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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE VI (2)

 

Nous avons marché dans l'obscurité jusqu'à la cour pavée qui entourait le club house des écuries.
Un cadavre gisait au pied du grand cèdre. A en croire les traces sur le sol, il avait été tiré jusque là ; histoire d'être bien en vue.
- Qui est ce demanda Kertec.
- Noura, la garde du corps de Blondel. Elle était largement égorgée, et son tee-shirt beige était noir de sang.
Je marchais vers la double porte du club house. Elle était entrouverte. Doucement je la poussais du pied, rien ne bougea.
Je me retournais vers Kertec.
- Tu restes là. Si tu entends tirer, appelle les flics.
Il faisait une chaleur à crever, mais en aurait juré qu'il était en train de se les geler.
Il ne répondit rien, je m'engageais dans la porte et je commençais à gravir l'escalier qui menait au salon.
Arrivée presque en haut, une lumière douce et tamisée éclairait la dernière volée de marche. Paduan était agenouillé sur le seuil. Il avait laissé tomber son revolver, et, des deux mains, il essayait d'empêcher son ventre éclaté de laisser son abdomen le quitter. J'y regardais de plus près et je constatais qu'il était bel et bien mort. Le sang et les tripes qui s'échappaient de lui étaient dors et déjà des matières sans vie. L'odeur était infecte.
J'avançais d'un mètre, jusqu'aux commissures de l'entrée et je tentais d'y voir quelque chose. J'entendis un gémissement. Je tournais mon regard vers ce gémissement et je découvris Louis Blondel, affalé sur un fauteuil. Il avait attendu là son adversaire, confortablement installé dans du Louis XVI. Quand Paduan s'était montré, il l'avait ajusté en plein ventre. Mais l'autre aussi l'avait eu. Blondel saignait de l'épaule droite et il saignait assez pour se vider inexorablement. Sa jambe droite aussi semblait touchée. Elle était allongée, raide, devant lui. Pourtant, les deux yeux gris qui se levèrent sur moi ne montraient pas que de la souffrance. La lueur de défi amusé persistait, venimeuse, insolente.
- Ayez l'obligeance d'appeler un médecin, Monsieur De Sprague.
Je restai sans bouger. Il continua :
- Le téléphone est sur le bar. Dépêchez-vous.
Il avait réussit à glisser son arme dans sa main gauche, et même si celle-ci pendait, comme à l'abandon, il ne donnait pas envie qu'on lui tourna le dos.
- Je ne vois pas pourquoi se presser, Monsieur Blondel....
- Non-assistance à personne en danger. L'ancien avocat, même médiocre que vous êtes, sait cela.
C'était une ordure mais il avait du cran.
- Je ne vais rien appeler du tout, Monsieur Blondel. Je vais rentrer chez moi et vous laisser mourir tranquillement.
Il dut deviner que j'étais décidé à ne pas lui faire de cadeau. Sa voix devint plus faible. Son regard moins sûr.
- C'est si facile de me haïr, n'est ce pas... Si confortable... Je me suis battu pour survivre, c'est tout. Pour qui vous prenez-vous ? De quel droit jugez-vous ? De celui des incapables à préserver un monde d'incapables ?
- Peut-être bien... Mais, ce qui est certain, c'est que vous êtes un assassin. A chaque fois que votre pouvoir a vacillé, vous avez tué. D'abord votre femme, ensuite votre fille, maintenant votre frère et vos anciens complices. Et toujours dans un seul but : garder la majorité de Blondel Agro Industries. Lorsque Nancy a décidé de léguer à Mark Rivers ses 7 % de parts, vous saviez qu'avec celles de sa soeur, celles dont elle hériterait dans six mois et celles des actionnaires minoritaires, vous étiez susceptible d'être évincé. Sans compter, et même s'il dit le contraire, que Ballard s'apprêtait à vous lâcher. Les gens comme vous ou Drummond deviennent trop dangereux. Vous saviez aussi que Mark Rivers vous en voulait. Vous auriez préféré que votre fille épouse Paul Andros, le neveu d'Andreotti, votre associé occulte et Rivers le savaient. Alors vous avez fait assassiner Nancy, et vous avez essayé de mettre ça sur le dos de Mark Rivers. L'idée était simple : cacher la bague et la mèche de cheveux chez la soeur de Mark Rivers, puis, suicider ce dernier à la strychnine et au Valium, tout en signalant l'existence de sa demi-soeur à la police. Cette même police qui aurait trouvé les tubes de poison à côté du corps. Mais, Mark a bu comme un trou, et en vomissant, il s'est sauvé la vie... Par chance pour vous, il a craqué le jour de l'enterrement, et il est tombé dans le coma avant de mourir. Vous avez décidé de reporter le scénario sur votre frère, et d'éliminer par la même occasion Sarah Maïer qui devenait gênante. Je ne sais pas comment ça s'est fait, mais je suis prêt à parier que Noura leur a proprement cassé le cou avant de les pendre. Pourtant, vous avez fait mieux que ça, encore. Vous étiez certain que Paduan péterait les plombs. Et c'est ce qui s'est passé. Vous jouiez sur du velours. Le piège était tendu. Ou Noura l'égorgeait dans le parc, ou il avait raison d'elle et vous l'attendiez ici, comme au stand de tir. Il ne vous restait plus qu'à tout mettre sur le dos de votre frère et des anciens de l'Action Révolutionnaire Internationale, dont vous vous seriez fait passer pour l'otage. Les magouilles sur l'eau, les relations avec la pègre et le terrorisme, les meurtres. Sans compter que vous héritiez des parts de Charles et de Nancy. Manque de chance, mais Paduan a réussît à vous coller une balle dans l'épaule, ce qui vous empeche de tirer et une autre dans la jambe, ce qui vous immobilise. Je suis curieux de voir de quels prédateurs vous serez la proie, et je n'ai pas l'intention de vous aider. Bonne nuit, Monsieur Blondel, et que le Diable vous emporte...
Tout en parlant, j'avais sorti mon mouchoir de ma poche de veste, et en m'en servant comme d'un gant, je m'étais saisi du gros calibre que Paduan avait abandonné.
Blondel se redressa comme il put, et, son bras gauche se pointa vers moi. Dans sa main, l'arme à feu ne tremblait pas.
- Dans ce cas là, Monsieur De Sprague, vous ne me laissez pas le choix. Vous serez mort par méprise et par accident... Sans même être certain d'avoir trouvé la vérité, toute votre sacro-sainte vérité...
- Je ne vous donne pas l'ombre d'une chance.
- Vous avez tort, je suis habile des deux mains.
Son colt aboya et une terrifiante douleur me déchira le côté gauche. Je visais à mon tour. Ma première balle explosa le rembourrage du fauteuil à droite de sa tête, la seconde lui traversa le crâne, de manière finalement assez propre. Je contemplais des étoiles et j'entendais au loin la voix de Kertec qui criait mon prénom. Je posais le revolver sur les marches à côté du cadavre de Paduan, toujours agenouillé, remettais mon mouchoir dans ma poche, et tout en me tenant le poumon gauche, je redescendais à l'air libre. Kertec me réceptionna. Je devais avoir une sale mine, car il parut s'inquiéter.
- Merde, tu es blessé. Tu as mal ?
- Seulement quand on me fait rire, Yvan. Il me faut un toubib...
Je m'appuyais sur lui et nous marchâmes jusqu'au Château, sans un mot. Le perron était illuminé à giorno, et une dizaine d'employés de maison pétrifiés nous regardèrent cheminer lentement jusqu'à eux. Un majordome finit par réagir et vint nous aider. Nous grimpâmes péniblement les marches et on me conduisit jusqu'au petit salon à droite de l'entrée. Je me laissais tomber sur le grand canapé jaune. Kertec s'approcha de moi.
- Que s'est-il passé, Louis ?
- Blondel et Paduan se sont entre-tués. J'ai ramassé une balle perdue...
Sur ces bonnes paroles, je partais à dames et je me réveillais une bonne heure plus tard, mieux entouré que la Belle au Bois Dormant. J'avais le torse bande façon momie, mais je sentais aussi la douce euphorie de la morphine.
- Il se réveille, constata un homme grand mince et chauve à tête de docteur. Puis, plus directement à moi :
- Ces deux côtes ne seront plus jamais les mêmes, mais elles ont fait leur boulot. Si vous voulez vous lever, allez-y doucement et passez une radio demain. En attendant, économisez-vous. De toute façon vous n'irez pas bien loin...
Puis se retournant :
- Il est à vous, Inspecteur.
Je devinais la stature massive de Kosecki, qui s'approchait de moi. Juste derrière lui, tel un vautour, Kertec n'en perdait pas une miette.
- Raconte, Louis, demanda Kosecki.
Je hochais le menton vers Kertec.
- Demande lui, Jo.
- C'est déjà fait. Je veux la fin.
- Je suis monté. Paduan était dans l'escalier, planqué. Blondel l'attendait. Mon arrivée a déclenché la bagarre. J'ai été touché, je suis redescendu comme j'ai pu. C'est tout.
- Prends-moi pour un con, fit-il en soupirant. Il y a eu deux séries de déflagrations à dix minutes d'intervalle... Et Blondel a saigné comme un porc avant d'y passer... Je veux te voir cet après-midi pour ta déposition...
Je me contentais de hausser les épaules et de tenter de me redresser. Ça ne se passa pas aussi bien que je l'aurai voulu. J'avais envie d'être seul cinq minutes, et je suppose que mon regard suffit à le dire, car tout le monde quitta la pièce.
Je réussis à m'asseoir. Je négligeais ma chemise et j'enfilai ma veste. Je n'avais pas fière allure, mais j'étais vivant.
La porte s'ouvrit doucement et Tania Blondel s'avança vers moi. Elle posa ses doigts sur mon front. Ils étaient frais. Elle sentait bon. Je pris sa main et je portais le bout de ses doigts contre mes lèvres. Puis je me levais.
- Où allez-vous ? me demanda-t-elle. Elle avait pleuré, sa voix etait cassée.
- Je rentre chez moi.
- Restez. J'ai besoin de vous.
- Il faut que je rentre chez moi.
- Vous reviendrez ?
- Je ne pense pas.
- Pourquoi ?
- Je n'ai plus rien à faire ici.
- Et moi ? Il y a une place pour vous ici. Il y a tant de choses à faire. Je veux les faire avec vous, jusqu'à la fin. Il ne me reste que vous...
- Vous survivrez, Mademoiselle Blondel. Après tout, tous ceux qui pouvaient entraîner Blondel Agro Industries dans leur chute sont morts. Vous vous retrouvez à la tête de 54 % du capital, et vous ne manquerez pas d'avocats, de conseillers et autres carpettes pour vous entourer. Sans même parler de votre ami, Ballard, qui sera ravi de vous tendre la main qu'autrefois il tendait à votre père... Et vous trouverez facilement un autre Louis pour marcher à vos côtés. Tout ce qui pouvait être tué ici, à part vous et moi, l'a été. Restons-en là.
- Que voulez-vous dire ?
- Ne me prenez pas pour un imbécile. Je ne sais pas, et je ne veux même pas savoir quel a été votre rôle exact dans toute cette affaire. Mais vous faites partie de cette famille, et vous ne me ferez pas croire que tout cela s'est passé à votre insu. Vous êtes trop intelligente, pour être innocente à ce point. Est-ce que vous vous êtes contenté de regarder faire et de ramasser les mises, ou avez-vous participé à l'action ? Je ne peux pas le dire. Mais ce dont je suis sûr, c'est que tout au contraire d'aimer votre soeur, vous étiez jalouse d'elle, y compris de son mari. Toutes les informations que vous m'avez données n'ont servi qu'à une chose : établir la culpabilité de votre père et de votre oncle. Il y a aussi une chose que j'aimerai savoir : qui a pris l'enveloppe contenant l'alliance et la mèche de cheveux de votre soeur, dans la poche de ma veste, pendant que nous étions dans le sauna ? Carole, votre belle-mère, que j'ai trouvée à proximité ? Vous, en sortant ? Une troisième personne ? Est ce que vous m'avez entraîné dans ce sauna uniquement pour permettre à quelqu'un de me fouiller ? Je ne saurais jamais la réponse, mais j'aurais un doute, toute ma vie. Je sais additionner deux et deux, et finalement, je ne vous trouve pas plus propre que le reste de votre monde. Alors épargnez-moi les larmes et la tendresse bafouée. Vous êtes dure, rusée et sans scrupule. La digne fille de votre père.
- Je vous aime. Je vous ai aimé du premier jour, de l'instant où je vous ai vu. Je vous ai aimé avant de vous connaître et de vous rencontrer. Et je vous aimerai jusqu'à mon dernier souffle. Si cela peut changer quoique ce soit, je laisserais tout ça et je vous suivrais, jusqu'au bout du monde, si vous le voulez. Mais, évidement, cela ne vous suffit pas. Il faudrait qu'en plus, je sois pure et innocente, blanche et vertueuse, comme une fleur immaculée, venue de nulle part, en suspension dans l'air, entre la terre et la lune. Que vouliez-vous que je fasse ? J'ai un passé, Monsieur De Sprague. Tout comme vous. Je suis l'héritière de Blondel Agro Industries. Des millions d'hommes, de femmes et d'enfants dépendent de moi, des millions en vivent, des millions en meurent. Je crois qu'améliorer la vie ne serait-ce que d'un seul d'entre eux vaut le coup. Vous me reprochez d'être ce que je suis, de vivre et d'aimer ça. Sans compter, qu'une femme amoureuse et éconduite de plus dans votre placard, cela nourrit à merveille les deux seuls moteurs de votre existence: la haute idée que vous avez de vous-même et la culpabilité de n'être que ce que vous êtes. Un simple humain. Vous voulez être le docteur d'un monde malade, mais le docteur est lui-même très malade. Vous aussi, regardez votre univers, regardez cette ville que vous prétendez tant aimer. Où vivez-vous ? A Paris, New York, Los Angeles, Rome, la Nouvelle-Orléans, Londres ? Dans un rêve ? Vous n'en savez rien. Qui êtes-vous ? Un héros de Hammett, de Kerouac ou plus bêtement un esthète raté à la Scott Fitzgerald ? Vous n'en savez rien non plus. Allez, Monsieur De Sprague, sortez; bien droit dans vos certitudes, sans vous retourner, vous savez ou se trouve votre enfer, c'est la seule chose que je vous concède.
Je fis ce qu'elle dit, pas très droit à cause de mes côtes qui n'en finissaient pas de s'acharner sur moi. Mais je parvins à sortir sans me retourner. Je n'étais pas absolument sûr d'être capable de retrouver mon enfer tout seul, mais ça restait le genre de chemin sur lequel on ne s'aventure pas en bande, et ça, j'en étais sur pour l'avoir effectivement fréquenté plus que de raison.
J'arrivais chez moi à huit heures du matin. Linda Zimmerman dormait toute habillée sur le divan. Je me laissais aller en douceur, et du bon côté, sur mon lit, et je m'endormis aussi sec.
Je me réveillais vers les une heure de l'après-midi. Je fis une rapide toilette, et j'avais tout juste passé un caleçon, que la porte s'ouvrait sur ma locataire du moment.
- Qu'est-ce qui vous est arrivé ? demanda-t-elle, l'air consterné.
Je lui racontai ma nuit, sans omettre de détails. Ses yeux devinrent plus rouges, mais, somme toute, elle se tint plutôt bien.
- Et maintenant ?
- Maintenant je vais aller voir les flics, faire ma déposition et revenir me coucher. Vous devriez rentrer chez vous.
- Pas question.
- Vous me fatiguez, et vous me cassez les pieds. Faites ce que je vous dis...
- Je ne vous imagine pas conduire dans cet état.
- Je me débrouillerais.
- Voilà ce que je vous propose, Monsieur De Sprague, je vous conduis chez les flics, je vous attends, sagement, vous m'emmenez dîner, on rentre chez vous et on fait l'amour.
- Vous m'avez mal regardé.
- Je m'occuperai de tout.
- C'est une atteinte à mon intégrité psychologique.
- Pas du tout, pour oublier une rousse, rien ne vaut une brune.
- C'est vous qui le dites. C'est une sacrée rousse.
- Je sais de quoi je parle. Ça ne vous empêchera pas de me jeter le lendemain matin. Je suis du genre Kleenex.
- Je vais me gêner.
- Vous êtes un vrai goujat. Je vous préviens, je suis tellement bonne, que vous ne pourrez pas vous séparer de moi. Alors je vous ferai payer. A la passe, comme le genre de filles que vous aimez.
- Comment le savez-vous ?
- Je connais votre style d'homme. Je vous ai percé. On vous croit pénétré d'une insupportable suffisance, alors qu'en fait, vous ne faites que cacher un insondable complexe d'infériorité. Vous ne pourriez apprécier une femme qui se donnerait à vous... Qu'est-ce que vous dites de ça ?
- Reprenez le théâtre, même nulle, vous y aurez plus de chance que déguisée en psychanalyste...
- Je retire ce que j'ai dit. Vous êtes un salopard... Sans compter que vous êtes vieillissant, moche, blessé et probablement pauvre. Une fille comme moi peut trouver mieux, sans se fouler.
Elle avait réussi à me faire rire. Ça me fit un mal de chien, mais finalement, ça me fit aussi du bien. Nous avons donc agit à sa guise.
Kosecki était de bonne humeur. Il me laissa lire la déposition de Kertec avant de m'interroger, ce qu'au demeurant, il fit de manière plutôt aimable.
Kertec avait fait un bon résumé de l'action et des paroles. Il ne manquait que quelques détails...
Deux heures plus tard, je signais ma déposition et je lui rendis son stylo. Un jeune flic boutonneux vint nous déranger.
- C'est votre ex femme, inspecteur. Elle a appelé six fois et elle semble en pétard.
Kosecki prit le temps d'écraser son mégot avec soin. Puis il respira un grand coup.
- Vous savez quoi, sergent ?
- Non inspecteur...
- Dites-lui bien d'aller se faire voir.
Alors, avec le sourire de l'homme soulagé d'avoir enfin lâché ce qu'il a sur le coeur, il leva sa tasse de café vers moi, et sentencieux déclara :
- Que crève la pouffiasse...
Si Kosecki se mettait à avoir le sens du mot, par-dessus le marché...
Je me levais et je regagnais la rue. Kertec et Verhove m'attendaient à l'ombre d'un maigre platane.
- Je m'avançais vers eux.
- Comment ça va, Louis ? me demanda Kertec.
- Au poil, mon vieux. Encore une ou deux affaires comme ça et je suis mort.
- Tu manquerais au paysage.
- Ne sois pas hypocrite, Yvan. Vous avez eu ce que vous vouliez ?
- Nous avons fait notre travail, informer les gens, rien de plus, coupa Verhove. Je voulais vous remercier...
- De rien, moi aussi, je n'ai fait que mon travail...
- Qu'y a t'il ? Quelque chose vous dérange ?
- Rien ne me dérange, Monsieur Verhove. J'ai simplement hâte de lire votre édition de ce matin...
- On a sorti une spéciale à midi... Mais arrêtez de parler comme un sphinx, et dites plutôt ce que vous avez sur le coeur, suggéra Verhove.
- Kosecki m'a fait lire la déposition d'Yvan. Du beau travail. De l'ambiance, des détails. Pas grand-chose ne manque. Sauf que je n'y vois nulle mention que Paul Andros aurait participé au piège tendu à Nancy Blondel...
Kertec regarda ses souliers. On pouvait entendre distinctement, une mouche à merde, voleter. Verhove vint à son secours.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Paul Andros ?
Ce fut Kertec qui répondit :
- Paduan a prétendu que Paul Andros avait donné rendez-vous à Nancy Blondel, pour l'attirer chez elle, le soir du meurtre. Vrai ou faux, je n'ai pas envie de risquer ma peau pour ça. Cette histoire est finie, de toutes les façons. Et je suppose que tu as rectifié ça, n'est-ce pas, grand homme ?
- D'une manière générale, lorsque les flics font lire les dépositions de témoins à d'autres témoins, c'est qu'ils leur laissent une chance d'accorder leurs violons, comme qui dirait... Je n'ai pas trouvé non plus, la moindre allusion au fait que certains services de police auraient été au courant de la véritable identité de Perez...
Verhove joua de nouveau les chiens de berger.
- Ne vous inquiétez pas, on aura la peau de cette ordure de Drummond. Mais on ne peut pas écrire n'importe quoi non plus...
- Vous me prenez pour un imbécile, Verhove. Nous avons déjà eu la peau de Drummond. Je vous parie qu'il aura démissionné avant la fin de la journée. D'autant que la plupart des faits datent d'une époque ou les services de police n'étaient pas sous la coupe de ce gouvernement. Mais justement, j'aurais bien aimé savoir comment, une bande de criminels recherchés par toutes les polices du continent, ont pu se cacher ici, au nez et à la barbe, de quatre ministres de l'intérieur, de six premiers ministres et de deux présidents de la république.
- Je n'ai jamais prétendu sauver l'humanité.
- Non, Verhove, c'est la démocratie en tant que moyen de s'en mettre plein les poches tout en restant au dessus des lois, que vous avez sauvé, rien d'autre. Je sortais de ma poche le téléphone portable qu'il m'avait prêté et je le lui rendais.
- Je vous ferais parvenir votre dossier par la poste.
Je tournais les talons aussi fermement que je pu. Linda Zimmerman m'ouvrit la porte de son Austin. Je l'emmenai dîner dans le restaurant panoramique et tournant, situé au sommet du gratte-ciel pyramidal qui venait d'être achevé, en plein centre de la ville, et qui au milieu des vieux immeubles de cinq ou six étages, les écrasait de sa modernité arrogante. Ce fut elle qui parla, et je me laissais bercer par son babillage. Son enfance, sa mère, son demi-frère, ses rêves. Il était presque onze heures quand nous arrivâmes chez moi. J'avais un peu bu, et, ça, en plus de ma blessure, c'était un peu trop pour mon genre d'héroïsme. Elle m'aida à gravir les quelques marches de l'entrée de l'immeuble et je partais directement dans la direction de mon lit, ou je me laissais tomber, sans ressentir rien d'autre que le plaisir de sombrer enfin au fond de l'oubli.

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