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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE VI (1)

 

"Ils disent que c'est un lundi de pluie,
mais Mardi n'est pas mieux
Mercredi est pire
Et Jeudi si triste
Les aigles volent le vendredi
Et le samedi je sors et je joue
Le dimanche je vais à l'église "
(Stormy Monday - T. Bone Walker)

Il me fallut une bonne demi-heure pour rentrer chez moi.
La lumière du salon était en veilleuse. Linda Zimmerman avait emprunté une de mes chemises - ça devenait une manie - et s'était endormie sur le divan, enroulée dans une couverture. Elle s'était d'autant mieux abandonnée au sommeil, qu'elle avait entamé sa soirée en vidant les trois quarts d'une bouteille de whisky, et au goulot, si j'en déduisais juste de l'absence de verre. La couverture s'était entrouverte, elle laissait voir un bout de petite culotte en satin rose et un peu de peau blanche et lisse. Ce n'était pas une vision d'horreur. Ses lèvres, pincées le jour s'étaient épanouies dans le sommeil en une lippe enfantine et boudeuse. Ses yeux fermés étaient cernés de noir, elle respirait avec des soubresauts et de petits gémissements qui évoquaient la douleur. Ses rêves, à l'évidence, ne lui plaisaient pas. Je regagnais ma chambre, je me jetais sur le lit et je m'endormais sans plus attendre.
Deux heures plus tard, la sonnerie du téléphone et la voix de fumeur invétéré de Max Rosenberg me réveillèrent bien trop tôt. Je trouvais la force de le rabrouer.
- Où étais-tu passé, nom de Dieu ?
- J'ai marié ma soeur.
- Tu parles d'une idée...
- Dis pas ça, à bientôt trente-cinq ans, il était temps.
- Si tu veux. Qu'est-ce que tu as pour moi ?
- Trois fois rien.
- Dis quand même.
- Security Inc. a fourni tout le système, mais c'est les gars de la sécurité de Blondel qui ont réellement assurés l'installation, au point que, chez Security Inc.., on prétend ne pas avoir de descriptif réel et précis du système. En fait, aujourd'hui, ils ne s'occupent plus que de l'entretien du système informatique. Quand ils viennent, ils ne dépassent pas le poste de sécurité. En ce qui concerne ton gars, je n'ai pas pu avoir accès aux fichiers des employés, mais il n'a sans doute pas fait de vieux os ni été très important chez Security Inc.. Les deux employés avec qui j'ai parlé ne se souviennent pas de lui. Note bien qu'il a pu y travailler en tant qu'ingénieur extérieur, ce qui arrive parfois.
- C'est tout ?
- Je ne vois rien d'autre.
- Merci Max, envoie-moi ta facture.
- Un peu. Entre ce que c'est deux gars mon coûté en bière et le mariage de ma frangine, je suis lessivé.
Je raccrochais et je m'ébrouais. Le téléphone ne me laissa pas le temps de finir de me réveiller.
- Allo, Louis ?
- Oui.
- Je crois que tout le monde est parti.
- Déjà ?
- Je suis sur un point de vue plutôt bon. On ne voit pas le porche des Blondel, mais la maison est quasiment éteinte.
- C'est quoi ton point de vue ?
- Un arbre mon vieux. Rien qu'un arbre.
- Essaye d'en descendre, j'arrive.
Linda Zimmerman dormait toujours et sa respiration désormais plus régulière prenait l'aspect de ronflements avinés.
Je changeais de chemise et je repris le chemin de chez les Blondel. La lune, presque pleine dans un ciel pur et transparent, éclairait la nuit d'une lumière jaunâtre et douce. Les ombres s'allongeaient, immenses et intensément noires.
Kertec m'attendait à quelques centaines de mètres du portail, accoudé contre un gros marronnier. Il portait un Panama, comme en plein jour, et un costume de lin blanc, suffisamment froissé. Je me garais et sortais de ma voiture.
- Ne me dis pas que tu descends de cet arbre...
- Et pourquoi pas ?
- Rien...
- Quand on est soigneux de sa personne, on est soigneux de sa personne, Louis. Même dans un arbre...
- Au point d'en descendre comme si tu sortais d'un défilé de mode, je suis admiratif.
- Il est temps que tu y viennes... Qu'est-ce qu'on fait ?
- On y va.
Je m'emparais du dossier posé sur le siège du passager, fermais les portes à clefs et il m'emboîta le pas jusqu'au portail du domaine Blondel. Je sonnais à l'entrée de côté, un lampadaire s'alluma, l'objectif de la caméra se vissa sur moi, puis la caméra elle-même fit un aller et retour sur Kertec, avant de revenir me fixer de son oeil glauque.
Une voix métallique sortit d'un petit boîtier.
- Que voulez-vous ?
- Vous parler, Monsieur Perez. Puis-je entrer ?
- Pas question.
- Vous devriez m'ouvrir. La fin est proche, vous le savez aussi bien que moi. En fait, je pense que vous n'attendez que cela.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
- Vous le voyez parfaitement, Monsieur Perez. A moins que vous voulez que je vous appelle Francesco ?
On devinait ses hésitations au long silence qui succéda.
- Qui est avec vous ?
- Un journaliste du Tribune.
- Vous êtes fou ? Pas question...
- Qu'est-ce que vous avez à perdre ? La présence de la presse vous assure au moins d'être correctement traité.
- C'est le dernier de mes soucis.
- Je ne crois pas. Mais faites comme vous voulez. Vous n'avez plus beaucoup de temps.
- Vous êtes armés ?
- Non.
- Je le suis. Je vais ouvrir la porte, pénétrez lentement, et marchez vers l'entrée du local de surveillance, les bras levés.
Nous nous exécutâmes, et nous fîmes les vingt mètres qui nous séparaient de la porte du local. Elle était ouverte. Il se tenait debout dans le cadre, en retrait. Il portait un fusil d'assaut en bandoulière qu'il braquait sur nous. D'un signe de tête il nous intima de rentrer. Il nous fit fermer la porte, enlever et jeter nos vestes, soulever nos bas de pantalon et sembla à peine soulager de constater que nous n'étions effectivement pas armés. Il baissa le canon de son arme et, montrant la fenêtre, il lâcha simplement:
- Elle est là.
J'ouvrais le dossier de Verhove et j'en sortis une photo qui datait d'une vingtaine d'années.
- Yvan, je te présente Francisco Paduan. Ancien chef de l'Action Révolutionnaire Internationale, présumé mort depuis plus de dix ans...
- Comment avez-vous su ? Blondel ? interrogea Paduan.
- Non. Simples déductions... Le plus étonnant est que personne ne s'en soit rendu compte plus tôt, malgré la chirurgie esthétique et la barbe.
- Des tas de gens savaient...
- Comment cela ?
- Trop long à vous expliquer. Vous trouverez par vous même, si vous le voulez vraiment. Mais ne croyez pas les services de police aussi mauvais qu'ils en ont l'air. Les gens comme nous sont des otages, des pions en réserve, faciles à manipuler... Parfois nous ne sommes libres que parce qu'en attente d'une hypothétique utilité....
- Peut-être. Ca n'explique pas comment un type comme vous, révolutionnaire, avec un idéal de liberté et de justice, peut finir en gardien de nuit, exécuteur des basses oeuvres d'un milliardaire.
Il me regarda d'un air las.
- Ca ne sert à rien de me chercher... Vous n'êtes pas du bon coté du canon. Je n'ai pas exécuté les basses oeuvres de Blondel. Et Blondel n'a pas toujours été ce qu'il est.
- Quoi d'autre alors ?
- Blondel a été un authentique révolutionnaire, même s'il est un fils de bourgeois. Lorsque la lutte armée a commencé à s'essouffler, il a été plus important pour notre survie, encore. Son empire est devenu une sorte de sanctuaire pour certain d'entre nous. Lui et Ballard ont été les seul a ne pas nous laissé tomber, à l'époque.
- Quel était le rôle de Ballard dans tout ça ?
- Chez les Blondel ? Aucun. Ballard est un dur. Il a fait les camps d'entraînement. Avant de reprendre la banque familiale, il a fait partie de l'aile clandestine. Il a participé à des actions militaires. Il aimait le risque et la violence. Je crois que si Blondel a joué le jeu avec nous, ces dernières année, c'est aussi parce que Ballard nous a pris sous sa protection.
- Rien du tout, Paduan. Il y a peut-être cru au départ; lorsqu'il était étudiant, mais très vite, il a joué sa carte personnelle. Tout comme vous, d'ailleurs. Vous avez été simplement trop lâche pour préserver votre idéal, et vous avez été trop paresseux pour travailler. Vous avez fait comme tous de ceux qui essayent d'imposer leur credo aux autres par la violence. Vous avez fini dans le banditisme.
- Vous n'êtes pas ici pour me donner des leçons.
- Je sais, nous sommes justes là pour être les témoins de votre rachat. Est-ce que Sarah Maïer était Renatte Strobe ?
- Oui.
Je me tournai vers Kertec.
- Rennatte Strobe, égérie de la lutte armée, témoin fugitif de Verhove pour son bouquin sur le clan Blondel, décédée par pendaison hier soir, sous le nom de Sarah Maïer, aux cotés de son amant, Charles Blondel. Est-ce que c'est vous qui lui avez passé la corde au cou, Monsieur Paduan ?
Il n'était pas bien grand, mais il s'était progressivement recroquevillé.
- Vous savez bien que non, répondit-il d'une voix rauque.
- Je ne sais rien. Dites ce que vous avez à dire ou sortez et allez faire ce que vous avez à faire. A ce point, je ne vois pas pourquoi nous avoir laissé rentrer.
- Si vous continuez, je vais vous descendre, fit-il. Il était impossible de savoir s'il allait tomber en larmes ou exploser de rage.
- Allez-y. Mais je n'y crois pas. Vous savez tout comme moi, que vous voulez raconter votre version de l'histoire au monde... Parlez moi de Eva Blondel.
Il vint se placer droit devant la fenêtre et scruta les allées du parc qui étaient violemment éclairées. Rien ne bougeait, on pouvait palper l'épaisseur du silence. Il commença lentement, comme on évoque de nostalgiques souvenirs :
- Je vais parler. Mais à une condition. J'ai envoyé hier mon manuscrit sur Cervantes à votre adresse. Je veux que vous vous engagiez à chercher un éditeur et à le faire publier.
- Vous êtes fou. Demandez à quelqu'un de votre famille de s'occuper de ça.
- Je n'ai ni famille, ni amis. Vous n'aurez pas de mal à trouver un éditeur. Je pense que c'est un assez bon livre...
- Pas question.
- C'est ça ou rien.
Je me voyais mal en agent littéraire d'un terroriste à repenti, mais je n'avais guerre le choix.
- D'accord. Je ferais ce que je pourrais. Videz votre sac.
- Je suis arrivé à Berlin en 67. J'ai rencontré Renatte quelques semaines plus tard. A l'époque le monde s'embrasait. Mais vos soi-disant démocraties se défendaient sauvagement. Par la force. Les révolutionnaires avaient besoin de se défendre. C'est à ça que correspondait la lutte armée. C'est ce que je pensais, c'est ce que Renatte pensait, c'est ce que des centaines de jeunes gens pensaient. C'est à ça que correspondaient les armes...
Je suis tombé amoureux de Renatte, le jour où je l'ai vue. J'étais radical, elle était encore plus radicale que moi. Elle était extrême. Par nature, par goût. Libre aussi. Sans concessions. Les débuts de la lutte armée ont été presque trop faciles. Nous étions un groupe d'une centaine de personnes, mais nous étions soutenus et aidés par de nombreux réseaux... et quelques gouvernements qui y trouvaient leur compte. Pourtant, petit à petit, la situation s'est dégradée. Nous avons eu des pertes, nous étions traqués, nous sommes devenus dangereux pour nos amis. Quand les choses ont mal tournées, c'est Renatte qui a négocié avec Louis Blondel notre arrivée ici. Elle était devenue amie avec Eva, lorsque celle-ci militait, avant que nous ne devenions clandestins. Les premières années ont été étranges mais tranquilles. Il n'était pas question de continuer la lutte en restant ici. De temps en temps nous partions pour quelques semaines, mais c'est fait de plus en plus rare. Petit à petit, nous nous sommes mis à vivre une vie normale. Renatte était devenue Sarah, j'avais repris mes études, et je vivais dans uns sorte de rêve. Les Blondel étaient loin, même si nous vivions chez eux. Un jour, Louis est venu me voir. Son épouse voulait faire table rase du passé. Nous étions en danger. Il fallait lui faire peur. Nous avons monté l'enlèvement et nous l'avons exécuté à la perfection. Une quinzaine de jours plus tard, alors que nous étions réfugiés dans une sorte de pavillon au milieu des bois, Louis Blondel est venu nous rendre visite. Il a demandé à voir son épouse. Il est rentré dans la pièce ou elle était allongée sur un lit, il a sorti un revolver et lui a tiré une balle dans la tête...
Puis il est reparti comme il était venu, un sourire aux lèvres, en nous expliquant qu'il n'avait pas le choix. Il nous a laissé une grosse somme d'argent et nous a demandé d'enterrer le corps avant de disparaître.
- Qu'est devenue la rançon ?
- La rançon ? Elle n'est jamais sortie d'ici. Les flics ont vu une camionnette charger de l'or et des billets devant le Château, et ils ont vu une camionnette sortir du parc. Mais la camionnette chargée avait été substituée à une autre vide, en plein milieu du parc.
- Et le conducteur ?
- Un truand, payé comme s'il était garde du corps. En ce temps là, Louis Blondel était dans une phase de développement tous azimuts. Il traitait avec n'importe qui. La maffia bolivienne, autant que les premières guérillas intégristes ou que la vieille pègre locale. D'ailleurs je crois qu'il n'avait pas le choix. C'est moi qui ai tout monté, y compris le plancher lourd de la seconde camionnette, pour donner l'illusion du poids. Et tout s'est passé à la perfection, notamment parce que la police regardait ailleurs.
- Que voulez-vous dire ?
- Je ne crois pas que tout cela aurait pu se faire sans certaines complicités ou tolérances...
- Que s'est-il passé ensuite ?
- Nous étions quatre membres de l'Action Révolutionnaire Internationale à avoir participé au rapt. Nous avions une filière pour gagner l'extrême Orient, mais Sarah a refusé. Elle ne voyait aucune raison de vivre dans la clandestinité à vie pour les beaux yeux de Blondel. Elle a menacé Blondel de tout raconter. Il a fait la sourde oreille, c'est elle qui a contacté le journaliste...
- C'était plutôt risqué, non ?
- Nos faux papiers étaient tout ce qu'il y a de plus officiels. Et puis Sarah a toujours eu une confiance en elle et un aplomb fantastique. C'était une femme extraordinaire, magnétique. En tout cas, Blondel à compris assez vite, et nous sommes parvenu à un accord, d'autant plus facilement, que tout ce que nous demandions était de pouvoir vivre tranquillement, ici.
- Blondel a joué le jeu ?
- Oui. Je me suis fait refaire le visage, suis devenu responsable de la sécurité du domaine. Sarah a repris son poste de gouvernante. Elle s'est piquée au jeu avec les deux petites filles; spécialement avec Tania... Cela l'a rapprochée de Charles Blondel, et bien qu'il n'y ait jamais rien eut d'officiel, ils sont devenus amants. Mais elle ne m'a pas quitté pour autant, et par amour pour elle, ou par fatalisme, j'ai accepté la situation. Sans compter que j'étais sans doute heureux de pouvoir me consacrer à mes recherches sur Cervantes. Elle travaillait le jour, moi la nuit ; et les années ont passé.
- Jusqu'à la semaine dernière...
- C'est cela. Louis Blondel est venu me voir. Il m'a expliqué que Nancy participait à un complot dont la finalité était de prendre le pouvoir au sein du groupe. Dans ce cas, il serait écarté et tout s'écroulerait très vite. Il fallait empêcher cela. Quitte à éliminer Nancy.
- Vous l'avez cru ?
- Est-ce que j'avais le choix ?
- Donc, la lettre posthume de Charles dirait la vérité ?
- Non. C'est moi qui aie tué Nancy Blondel. Un coup de téléphone de Louis Blondel m'a prévenu de son départ du dîner. J'étais dans le pavillon avant même qu'elle n'y arrive. Elle devait y retrouver Paul Andros. Mais Mark Rivers est arrivé le premier. J'étais caché dans la chambre. Nancy et Mark ont eu une scène assez violente. Mark est venu dans la salle de bain, je l'ai assommé, puis j'ai gagné le salon discrètement, j'ai étranglé Nancy.
- Et ensuite ?
- Ensuite rien. Je suis revenu ici aussi vite que possible
- Pourquoi avoir coupé le doigt et les cheveux de Nancy ?
- Je n'ai rien coupé du tout.
- Qui alors ?
- Je ne sais pas.
- Que s'est-il passé selon vous ?
- Aucune idée.
- Etes-vous sûr que vous étiez seul dans la maison ?
- Impossible à dire. Je n'ai pas eu l'impression de ne pas l'être.
- Paul Andros était-il dans le coin ?
- Non.
- Si je vous suis, cela veut dire qu'il est complice de Louis Blondel. Il aurait donné un rendez-vous à Nancy, juste pour la faire tomber dans un piège...
- Ca y ressemble.
- Charles a avoué le meurtre de Nancy. Pour quelle raison aurait-il pris votre place dans le rôle de l'assassin ? Etait-il au courant des intentions de Louis ?
- Louis Blondel a toujours dominé Charles... Et Charles a toujours fait ce que Louis voulait... Mais Charles adorait ses nièces... Je ne crois pas que Charles et Sarah se soient suicidés..
- Quel devait être le rôle de Sarah Maïer là-dedans ?
- Je n'en sais rien. Nous n'en avons pas parlé. Elle, tout comme moi, nous ne sommes plus dans les secrets de Blondel depuis longtemps.
- Pourquoi cela ?
- Au départ, nous avons été sa petite armée personnelle. Nous étions son bras. Il nous utilisait quand il avait besoin de violence pour développer sa puissance. En échange, il nous protégeait, nous soutenait financièrement. Après l'assassinat de sa femme, les choses ont changé. Nous sommes devenus moins utiles, plus dangereux. Entre-temps, il a tissé des liens avec le terrorisme moyen oriental et la pègre locale. Depuis quelques années, Sarah et moi sommes devenues de simples employées, plus dociles que les autres, parce que complices, mais c'est tout.
- Docile au point d'étrangler une jeune fille que vous avez vu grandir...
Paduan baissa la tête.
- J'ai songé à m'enfuir. Mais cela n'aurait rien changé. Quelqu'un d'autre l'aurait fait à ma place... Il n'y a plus nulle part où aller pour les gens comme nous... Je ne suis pas un tueur. Je n'ai jamais pris de plaisir à infliger la souffrance. Au bout du compte, j'étais fait pour être professeur de lettres ou mourir dans les premières années de la lutte armée... Je suis un révolutionnaire, pas un assassin.
J'éprouvais le besoin de couper court à cette pénible séance de regrets. Le petit homme grisonnant ne m'inspirait aucune pitié. Il avait tué et volé au nom de ses soi-disant convictions, sans le moindre respect pour celles des autres. Il éprouvait soudainement des regrets. Mais ceux-ci ne remplaçaient en rien les doutes qu'il aurait dû avoir avant d'entamer son triste chemin. Le simple fait qu'il se considère comme un révolutionnaire suffisait à tacher la mémoire d'hommes et de femmes qui avaient donné leur vie pour l'humanité au lieu de se contenter de prendre celle des autres.
- Qu'allez-vous faire, maintenant ?
- Je vais y aller.
- Pourquoi ?
- Pour Sarah. Et parce que c'est ainsi que cala doit se finir.
- C'est un peu tard.
- Il n'est jamais tard. Sarah ne se serait pas suicidée de cette façon.
- Qui l'a aidée ?
- La Libyenne. C'est la seule à avoir la force et la technique nécessaire pour faire cela sans que sa victime puisse se débattre.
Kertec intervint :
- Qui est la Libyenne ?
- La secrétaire et la garde du corps de Blondel. Sans doute une ancienne militaire, ou quelque chose comme ça.
- Une terroriste formée par le gouvernement libyen, intervint Paduan.
Il se retourna vers nous et du canon de son arme, nous fit signe de reculer vers le mur. Puis tout en le gardant braqué sur nous, il sorti une petite clef de sa poche et ouvrit un placard qui contenait une impressionnante collection d'armes. Il en sortit un gros revolver, des chargeurs et un couteau de chasse dont la lame faisait cinquante centimètres de long.
- Je laisserai le pistolet-mitrailleur posé, au milieu de la route. Blondel est dans le salon du club house des écuries. C'est là bas que je vais. Ne bougez pas d'ici avant d'être sûr de vouloir risquer votre peau dans cette histoire.
Je me sentis obligé d'intervenir:
- Je pense que vous avez tort de faire cela. Vous devriez laisser faire la police et témoigner dans un procès.
- Ne vous moquez pas de moi, De Sprague. Qui veut d'un procès ? Même pas vous. Quand le fauve a goûté au sang, il ne peut plus s'en passer. Vous êtes comme les autres, vous aimez bien ça aussi... Et, moi, j'ai une affaire personnelle à régler, personnelle avant tout...
Puis il ouvrit la porte et se mit à courir en direction des arbres, avant de disparaître dans la nuit.
Je refermais derrière lui et je me retournais vers Kertec. Il tirait vers le blanc gris, et de toute évidence, la majeure partie de son énergie disponible, était mobilisée dans l'unique ambition de ne pas perdre pied.
Ce n'est pas sans mal qu'il réussit à suggérer d'une voix faible :
- On appelle la police ?
- Non.
- Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
- On attend, Yvan.
- On attend quoi ?
- Que le paysage s'éclaircisse. Que ces grands hommes finissent leurs jeux de quilles sanglantes...
C'est ce que nous fîmes, prostrés sur les écrans de contrôle grisâtres, et notre attente dura plus d'une demie heure.
Puis trois coups de feu claquèrent dans le silence. Il était temps de bouger.
- J'y vais. Tu viens ?
Kertec acquiesça.
Nous sortîmes et je pris la direction des écuries. Nous passâmes, sans y toucher, à côté du pistolet-mitrailleur abandonné au milieu du chemin.
Kertec demanda:
- Tu le laisses ?
- Tu sais t'en servir ?
Il admit que non.

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