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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE V (4)


Nous roulâmes jusqu'au Château, qu'elle contourna par la droite vers les abords de la piscine, un vaste bassin bleu, entouré de pelouse. Un bâtiment bas, de brique rouge, l'isolait de la berge du fleuve. Tout était parfaitement ordonné, rangé, tristement inutilisé. Tania Blondel gara la voiturette sur le coté du pavillon et je la suivis dans une pièce largement vitrée donnant sur la piscine. Le sol était couvert de tapis de laine tressés aux motifs géométriques noirs et blancs. De rares meubles de pin ciré voisinaient avec des chaises longues en tissus rayé blanc et bleu. Des poteries tunisiennes, de même couleur et de toutes tailles, étaient regroupées par petits paquets dans différents coins. L'air était tiède, il sentait l'eau de Javel.
Tania Blondel passa derrière un petit bar et en revint avec une bouteille de scotch et deux verres pleins de glace.
- Asseyez-vous par terre, c'est encore là qu'on est le mieux. Vous êtes d'accord pour la glace dans votre scotch ?
- Tout à fait.
Pendant que je me posais en grimaçant, sous la douleur provoquée par mes cotes endolories, elle nous servit largement et vint s'asseoir à côté de moi.
- Où en êtes-vous ?
- Au point mort, d'une certaine façon. Proche du but, de l'autre.
- Vous n'avez pas l'air très en forme...
- Ca va aller. De quoi votre père a t'il peur ?
- Le syndrome du colosse aux pieds d'argiles. Tout son empire repose sur la peur que la puissance inspire. Tous ceux qui vivent ainsi, savent que le jour ou la peur et le respect de la puissance s'effritent, le colosse devient vulnérable. Mon père sent cela. Il sait que l'affaire du Consortium des Eaux ne va pas s'arrêter là. Il sent que les juges et les politiques qui l'ont protégé et soutenu par intérêt commencent à se détacher de lui. Ce monde change vite. Le sien était bâti sur des amitiés, de complicités, et, que vous le vouliez ou non, c'était peut-être plus rassurant qu'un univers ne vivant que sur la seule règle de l'intérêt économique et personnel. Blondel Agro Industries est une proie tentante... L'instinct de mon père ne l'a que rarement trompé. Alors il a peur de ce que lui dit son instinct... Je pense que c'est le genre de situation qui vous fascine, n'est ce pas ?
- Pas plus que ça. Que dites-vous de tout cela ?
- J'étais très proche de ma soeur, et elle est morte. J'ai beaucoup d'amitié pour Mark, et il est dans le coma. Je suis fasciné par mon père, par sa violence intérieure, sa capacité au plaisir. Et pourtant, j'ai l'impression parfois d'être spectatrice de ma propre vie...
- Qui est l'actionnaire banquier du groupe ?
- Il y en a plusieurs. Mais l'homme le plus important, c'est Raoul Ballard. Il est à la fois président et propriétaire de l'Union des Banques de l'Ouest. C'est un ami d'enfance de mon père. C'est aussi un de mes amis.
- Croyez-vous que je pourrais le rencontrer ?
- Que cherchez-vous ?
- J'aimerais savoir ce que le monde de la finance pense de tout ça.... J'ai entendu aux informations, que le cour de l'action Blondel Agro Industries avait chutté.
- Je pourrais vous en dire autant que lui, mais je suppose que ça ne vous suffirait pas... Ballard, lorsqu'il est en ville, dîne souvent à son club de bridge. Le Cercle de L'Empire. Vous pourriez essayer de l'y contacter.
- Puis-je me recommander de vous ?
- Qu'est-ce qui vous fait croire que ça marcherait ?
- Vous êtes une Blondel...
- Essayez toujours...
Elle resservit nos verres, pensive, et je restais un instant à la regarder. Le whisky me brûlait la gorge, mais il me faisait du bien, en réchauffant mon corps. Elle était si belle et j'aurais voulu lui donner le Bon Dieu sans confession. Deux larmes cristallines coulèrent lentement sur ses joues. Je m'approchais d'elle et je pris son visage entre mes mains, puis je l'embrassais. Nous nous déshabillâmes, l'un l'autre, lentement et sans pudeur, dans la lumière blanche réfléchie par l'eau de la piscine. Mon téléphone portable, dans la poche de ma veste, se mit à sonner. Je l'ignorais. Elle se leva, me prit par la main et m'entraîna dans la cabine d'un sauna. Il y faisait sombre et nous avons fait l'amour comme des personnes qui subitement, récitent par coeur des poèmes qu'ils n'ont jamais appris.
Après, nous sommes restés allongés côte à côte à écouter nos respirations dans le silence, puis elle se leva.
- Je dois partir. Prenez la voiturette et laissez-la au portail.
Sa silhouette, fugitive, s'encadra dans le rectangle de lumière de la porte. Elle était somptueuse, parfaite, légère et élégante. Subitement, plus rien en elle n'évoquait la jeune fille. Elle était une femme dans la pleinitude de sa beauté, et c'était un sentiment presque douloureux. J'attendis un moment dans la semi-obscurité, puis je m'habillais et je regagnais le jour.
Je contournais le bâtiment afin de reprendre la voiturette. La jeune femme brune qui était assise derrière le volant, une cigarette au coin des lèvres ne m'était inconnue. Elle était vêtue d'une robe chamarrée à grandes fleurs mauves et roses. Un étroit bustier du même tissu enserrait sa taille et sa poitrine. Les pointes du carré de ses cheveux jais tombaient jusqu'aux commissures de ses lèvres, qui étaient bien dessinées, rondes, peintes en rouge foncé brillant. Elle portait de larges lunettes noires à monture d'écaille qu'elle retira lorsqu'elle me vit. A première vue, elle réunissait en elle tous les apparats du mauvais goût. A la regarder de plus près, cependant, on pouvait voir que, si elle se servait de bronzage artificiel, c'était avec modération et intelligence, que les bijoux qu'elle exhibait étaient certes disproportionnés par rapport à la fragilité de son physique, mais que chacun d'entre eux était très beau. Je la saluais.
- Bonsoir, Madame Blondel
- Bonsoir. Je vous emmène ?
- Avec plaisir. Je ne m'attendais pas à être conduit...
Je m'asseyais à ses côtés, elle fit une marche arrière et démarra en douceur
- Je vous prie de m'excuser, reprit-elle, je prenais l'air près du fleuve, j'ai vu Tania remonter vers la maison et laisser la voiture électrique, cela m'a intrigué...
- Je suis heureux de voir que vous avez trouvé une réponse à vos interrogations...
- Ne vous méprenez pas, je n'espionne personne, mais la vie est parfois ennuyeuse ici...
- Pardonnez-moi, mais j'ai du mal à vous comprendre. Un meurtre et un accident grave en deux jours, c'est assez loin de l'idée que l'on se fait de l'ennui...
Elle sembla déçue et me gratifia d'une fort jolie moue.
- Ho, vous parlez de ça... Vous savez, je ne suis qu'une pièce rapportée dans cette famille. Ancienne actrice, superficielle, sans même un enfant de son mari... Une potiche entretenue, sortie les soirs de réception... Certaine fois j'ai l'impression de haïr tout ce que vous voyez, et les Blondel avec... C'est tout juste si je suis admise aux enterrements... Alors pour ce qui est de partager les douleurs...
- Vous n'aimiez pas Nancy ?
- Si, je l'aimais bien, Elle au moins, était insouciante, naturelle.
- Pas sa soeur ?
- La Sainte Nitouche ? Je vous souhaite de ne pas tomber dans ses griffes... Bien que, semble-t'il, il soit trop tard... C'est le coeur le plus dur, l'âme la plus glaciale, que j'ai jamais rencontré. Elle me fait froid dans le dos... Je partageais plus de choses avec Nancy.
- Comme son mari, par exemple ?
- Ho, comme vous êtes habile, cher Monsieur. Et courageux avec ça... Il ne vous a pas fallut longtemps, pour comprendre que la seule personne ici, qu'il soit possible de brutaliser sans crainte, c'est moi... Bravo... Mais vous avez raison, je lui ai volé un peu de son mari. Je crois que toute femme sensée en aurait fait de même. Vous auriez peut-être voulu que je couche avec un domestique ? Mon mari ne m'a pas touchée depuis sept ans, et je suis peut-être la femme la plus surveillée de la ville. Elle n'avait qu'à s'occuper de lui...
- est-ce que votre mari est au courant de cela ?
- Je m'en fou, Monsieur De Sprague. Nous avons fait l'amour quatre fois. Une fois dans mon lit, une fois, dans les vestiaires de la piscine, et deux fois dans sa garçonnière. Tout, dans cet endroit est surveillé. Y compris ma propre salle de bain... Je suppose donc, que mon mari savait. Peut-être même nous a t'il vu...
Une colombe posée sur le chemin s'envola à notre arrivée. Je gardais le silence. Elle reprit :
- Vous devez me prendre pour une parfaite ordure... Mais regardez-moi, regardez toutes ces heures passées à s'occuper de mon corps, à rester belle et désirable; pour quoi faire ? Pour attendre que mon mari daigne m'adresser la parole ? Je ne suis pas une imbécile, Monsieur De Sprague. Pas une arriviste non plus. Le jour où j'ai abandonné ma carrière, c'était pour devenir la femme d'un homme que j'aimais. Le Château du Prince Charmant s'est transformé en prison dorée. Je donnerai n'importe quoi pour que quelqu'un s'intéresse à moi, ne serait-ce qu'un instant.
- C'est chose faite.
- Vous avez raison. Et croyez-moi, cela fait du bien.
- Est-ce que vous croyez que Mark ait pu tuer son épouse ?
- Vous rigolez ? Il en a peut-être rêvé. Comme du reste... Mark Rivers ressemble à ces sodas qui ont la couleur de l'alcool, le goût de l'alcool, l'odeur de l'alcool, et ce, jusqu'au moment précis ou vous les avez dans la bouche. Mark Rivers est un ersatz de mâle. Mais je l'aime bien. C'est le seul qui discute avec moi, dans cette maison de fou.
- Qui a put assassiner Nancy, alors ?
- Qui ? Tout le monde. Mais avant tout l'argent, l'orgueil, la soif de pouvoir. Découvrez celui des habitants de ce lieu qui a le plus de monstruosité en lui et vous aurez votre coupable. Elle freina à une centaine de mètres du portail et ajouta :
- Finissez à pied... Croyez-moi, j'en ai tellement ma claque de cette solitude, que si vous n'aviez pas encore sur la peau, le parfum de la Sainte Nitouche, j'aurais pu me rouler sur l'herbe avec vous, Monsieur De Sprague. Et pourtant Dieu sait que vous n'êtes pas ragoûtant...
Elle éclata de rire, en plongeant ses yeux bruns dans les miens, et son rire désespéré résonna dans ma tête, tout le long du chemin qui me restait à marcher jusqu'au portail.
J'atteignais la rue avec l'impression soudaine de respirer mieux. Mon portable se mit a sonné. Je répondais. C'etait kertec.
- Où étais-tu, bon Dieu ?
- Chez les Blondel.
- Tu es au courant ?
- De quoi ?
- Mark Rivers est mort.
- Merde.
- Tu l'as dit. Je suis à la clinique.
- J'arrive.
Je marchais jusqu'au cimetière et je récupérai ma Porche. Je mis moins de temps qu'il n'en aurait dû falloir pour me garer sur le parking de l'hôpital et je buttais sur un cordon de policier. J'aperçus Blix, le secrétaire de Rivers et je réussis à lui faire signe au travers des baies vitrées. A contrecoeur, il vint vers moi.
- Dites à Rivers que je dois lui parler.
Ça lui faisait mal quelque part, mais il s'exécuta.
Quelques minutes plus tard Rivers en personne vint me chercher. Il affronta sans ciller les dizaines de flash et me servit de coupe fil. Arrivé à l'intérieur du hall, il me fit face.
- Que me voulez-vous, De Sprague ?
- Demandez une autopsie. Demandez une analyse de sang.
- Que voulez-vous dire ?
- Juste ça. Faites-moi confiance.
Il me regarda avec méfiance. Son habituel oeil de maquignon était cerné, triste et noir, mais toujours pointu. Il opta pour la confiance puis il tourna les talons.
C'est alors, qu'en tâtant les poches intérieures de ma veste, je m'aperçus que la bague et la mèche de cheveux de Tania Blondel avaient disparu.
Je regagnais la sortie et j'eus droit de nouveau aux honneurs des photographes et de la presse. Kertec se jeta sur moi et me prit le bras pour m'entraîner avec lui.
- Pas le temps, Yvan. Rivers demande une autopsie avec analyse de sang et tout le toutim.
- Pourquoi ?
- Il soupçonne une tentative d'empoisonnement.
J'eus l'impression d'avoir déclenché une volée de moineaux. Tout ce beau monde avait, qui une photo à télécopier, qui un coup de fil à donner. Kertec resta seul en face de moi. Il faisait la tête du type qui vient de découvrir un cheveu dans son rouleau de printemps.
- T'es vraiment une ordure, me fit-il.
- Comment ça ?
- Je croyais qu'on avait passé un accord...
- Et alors ? Tu ne crois pas faire ta première page là dessus ?
- Sur quoi alors ?
- Sois patient.
- Avec toi, c'est une vertu qu'il faut travailler dur...
- Fous-moi la paix. J'ai mieux à faire que de discuter boutique avec un pisse-copie en mal de sensationnel.
- Tu peux y compter, que je vais te foutre la paix. T'es le type le plus mal embouché du mois, et j'en ai rencontré quelques-uns, ces derniers temps.
La dessus, il s'adonna au sport favori de mes relations, en cette belle journée de juillet. Il tourna les talons et s'en fut, me laissant pour tout interlocuteur, son dos, et peut-être, sans doute l'espérait-il, ma conscience.
C'était la mauvaise heure, celle des embouteillages et je mis plus de vingt minutes pour faire le court trajet qui me séparait du quartier des embassades. Je me garais sans mal dans la cour de l'hôtel particulier qui hébergeait le Cercle de l'Empire, au grand dam du voiturier, qui avait le dos tourné. Je gravissais les quelques marches du perron jusqu'à la porte vitrée ouvrant sur le hall de l'entrée spacieuse, moquettée de rouge et d'or. Les murs étaient recouverts de panneaux de chêne ouvragés. Le plafond lourdement travaillé portait plus d'ors qu'une douairière en goguette. Un valet en costume et perruque façon Louis XVIII, m'accueillit, aimable et avenant, malgré un sourcil soupçonneux.
- Bonsoir, Monsieur. Que puis je faire pour vous ?
- Je viens voir monsieur Raoul Ballard.
- Vous a t'il donné rendez-vous ?
- Non. Mais je pense qu'il me recevra.
Je ne peux pas déranger cette personne pour le moment. Peut-être pouvez-vous lui laisser un message ? Je sortais une de mes cartes de visite, j'y écrivais quelques mots et je lui demandais s'il pouvait le faire passer maintenant.
Il se consulta et décida que oui, sonna un de ses frères valet, qui s'en fut, portant ma carte sur un plateau d'argent. Faute d'une occupation plus conséquente j'entrepris de faire les cent pas. Le valet revint dix minutes plus tard, chuchota quelque chose à mon premier interlocuteur qui m'annonça que monsieur Ballard me recevrait incessamment dans le salon Casanova, ou il se proposa de me faire conduire. Ce que j'acceptais. C'était une petite pièce occupée en son centre par une table ronde couverte de molleton lie-de-vin et une lumière basse. Les murs sombres renforçaient l'importance de la table, et des six chaises qui la cernaient. Je pris la liberté de m'asseoir sur l'une d'elle et je commandais un café. Ballard me fit attendre un bon quart d'heure. C'était un homme grand et massif, sans pour autant être gros. Il semblait sûr de lui, intelligent et sa personne distillait un charme fait de simplicité et de raffinement. Ses traits étaient tranchés autant qu'énergiques, une abondante chevelure poivre et sel élégamment coiffée en arrière témoignait d'une coquetterie discrète.
Je me levais.
- Je vous remercie de m'avoir reçu, Monsieur Ballard.
- Tania Blondel m'a prévenue que vous chercheriez à me joindre. En général, avant d'être autorisé à mettre les pieds dans ce club, il faut non seulement faire un chèque exorbitant, mais en plus, que les autres membres, acceptent de l'encaisser. C'est sans doute pourquoi je n'aime pas y être dérangé... Mais il est vrai, qu'avec Tania comme ange gardien, vous ouvrirez bien des portes... J'ai peu de temps. Je sais ce que vous faites, et je suis cette affaire d'assez prés. Que puis-je pour vous ?
- J'ai cru comprendre que vous déteniez 30 % de Blondel Agro Industries...
Il me coupa :
- C'est inexact. Mais, avant d'aller plus loin, sachez qu'il y a des choses qui sont confidentielles et que je ne peux divulguer. Allez au fait.
- J'essaye de comprendre comment fonctionne le pouvoir dans une société comme Blondel Agro Industries.
En premier lieu, ce n'est pas une société, mais une société de portefeuille, ou si vous préférez, un holding. Blondel Agro Industries est une structure financière qui rassemble plusieurs dizaines de sociétés, dans des secteurs différents, plus ou moins complémentaires. Cela marche de façon très simple. Lorsque le holding est majoritaire dans une société, il l'a contrôle, nomme ses dirigeants et supervise son développement. Lorsqu'il n'y est que minoritaire, il fait comme les autres actionnaires... il suit. En ce qui concerne le holding, la famille Blondel en possède exactement et officiellement 54 %. Je dis officiellement, parce qu'un peu moins de 16 % des actions sont dans les mains de petits porteurs, qui peuvent être des individus, des sociétés, ou des organismes financiers. Rien n'empêche Louis ou Charles Blondel d'avoir acheté, en sous-main, quelques actions, ici et là. C'est ce que j'aurais fait à leur place, et c'est tout à fait légal. Les autres 30 % appartiennent à des banques ou à des organismes de crédit. L'Union des Banques de L'Ouest est engagée à 20 % dans le capital du holding. C'est considérable, assez inhabituel, mais j'ai décidé, au moment où Louis et Charles restructuraient le groupe, que c'était un minimum au vu de l'effort financier qui nous était demandé. A l'époque, j'avais entraîné avec moi, deux autres organismes financiers, à hauteur de cinq pour cent chacun. Ils n'ont pas eu à se plaindre et ils sont donc restés. Depuis, j'ai aussi soutenu nombres d'opérations de rachat et de regroupement, donc nos engagements auprès ou avec le groupe ont plus que doublé.
- On peut dire que vous êtes une sorte d'actionnaire principal bis ?
- Si vous voulez. Disons que je suis en position de surveiller mon argent et de soutenir les politiques qui me semblent adéquates.
- Comment se porte Blondel Agro Industries ?
- Trés bien. Mais tout ce que je vous dis est à la disposition de n'importe qui, auprès de la chambre de commerce...
- Permettez-moi de préciser ma pensée. Si j'en crois Louis Blondel, il serait attaqué de toute part. Si j'élimine un possible accès de paranoïa. Pourquoi et par qui ?
- Pourquoi ? C'est assez simple. C'est un groupe qui fait envie. Dans notre activité, le malheur des autres fait souvent le bonheur des uns. Louis Blondel a l'habitude d'être attaqué et de se défendre. On peut aussi penser qu'avec l'affaire du Consortium des Eaux, on cherche à affaiblir le gouvernement, et qu'il se trouve sur le chemin... Mais à moins que d'autres faits, bien plus graves, ne viennent à jour, je ne vois rien de si inquiétant.
- Par qui alors ? Imaginons que Nancy Blondel ait hérité. Elle aurait disposé de 14 % du groupe. Suffisamment pour mettre son père en minorité. Avec qui aurait-elle put s'allier ?
- Notez que Tania et Nacy, a depuis longtemps la possibilité de retirer la majorité absolue à leur père. Mais je vois ou vous voulez en venir... Elle aurait pu essayer de s'allier avec moi. Nous aurions été à 34 % ; suivis par les deux autres banques, à 44 % ; et pour peu que Tania ou simplement 7 %, de ce qu'on appelle les petits porteurs, nous suivent, nous aurions eu la majorité. C'est séduisant. Mais pourquoi faire ? Louis et Charles sont personnellement majoritaires dans un grands nombre des entreprises satellites. Ce genre de manoeuvre rendrait tout simplement le groupe ingérable et le conduirait à sa perte. Vos déductions sont séduisantes, mais je crois que vous vous trompez. Ceux qui ont des intérêts financiers dans Blondel Agro Industries n'ont qu'une envie : que ça continue comme ça.
- Pourriez-vous jurer que, vous-même, vous n'avez jamais envisagé ce scénario ?
- Je ne me sens l'obligation de jurer sur rien, et surtout pas à vous, cher Monsieur. Mais je suis ce que je suis, parce que j'envisage en permanence tous les scénarios possibles susceptibles de mettre mes intérêts en cause.
- Pourrait-il se passer des choses graves à l'intérieur du groupe sans que vous la sachiez ?
- C'est possible. Peu probable.
- Est-ce à dire que si le Consortium des Eaux se révèle être une société partiellement maffieuse ayant bénéficié de complicités au sein de l'administration municipale, vous seriez au courant ?
- Je comprends pourquoi Louis ne vous aime pas. Je me permettrais d'éluder cette question.
- Si Louis Blondel était attaqué, le défendriez-vous ?
- Je connais Louis depuis la faculté. Nous étions voisins d'amphithéâtre et de manifestation. Depuis ce temps-là, nous nous sommes souvent croisés, parfois affrontés, toujours loyalement, mais le plus, souvent, nous avons joués dans le même camp. Je l'ai aidé dans le passé, et je continuerai, si je peux. C'est un chef d'entreprise remarquable.
- Et s'il devait être mis en cause personnellement ou susceptible de mettre en danger Blondel Agro Industries ?
- Je ne vois pas comment cette situation pourrait se présenter. Mais en supposant que cela arrive, et que la situation devienne grave, j'irai à la défense de mes intérêts, bien évidement.
- Quitte à le lâcher ?
- C'est ce que je viens de dire. Je vais devoir vous laisser...
- Juste une minute, s'il vous plaît, Monsieur Ballard. J'aimerais savoir ce que vous pensez de l'hypothèse d'un complot ou les vengeances personnelles, les ambitions économiques et les arrière-pensées politiques pourraient s'entremêler, voire, se conjuguer ?
Son visage carré s'illumina d'un large sourire.
- Je n'en pense rien, si ce n'est que vous êtes un romantique... A bientôt, Monsieur De Sprague. Je quittais le Cercle de l'Empire avec l'impression de m'être fait rouler dans la farine. Gentiment mais fermement. Et je n'étais pas mécontent de retrouver l'atmosphère calme de mon salon au dessus de la ville, dont, petit à petit, les lumières s'allumaient.

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