Nous roulâmes jusqu'au Château, qu'elle contourna par la
droite vers les abords de la piscine, un vaste bassin bleu, entouré
de pelouse. Un bâtiment bas, de brique rouge, l'isolait de la
berge du fleuve. Tout était parfaitement ordonné, rangé,
tristement inutilisé. Tania Blondel gara la voiturette sur le
coté du pavillon et je la suivis dans une pièce largement
vitrée donnant sur la piscine. Le sol était couvert de
tapis de laine tressés aux motifs géométriques
noirs et blancs. De rares meubles de pin ciré voisinaient avec
des chaises longues en tissus rayé blanc et bleu. Des poteries
tunisiennes, de même couleur et de toutes tailles, étaient
regroupées par petits paquets dans différents coins. L'air
était tiède, il sentait l'eau de Javel.
Tania Blondel passa derrière un petit bar et en revint avec une
bouteille de scotch et deux verres pleins de glace.
- Asseyez-vous par terre, c'est encore là qu'on est le mieux.
Vous êtes d'accord pour la glace dans votre scotch ?
- Tout à fait.
Pendant que je me posais en grimaçant, sous la douleur provoquée
par mes cotes endolories, elle nous servit largement et vint s'asseoir
à côté de moi.
- Où en êtes-vous ?
- Au point mort, d'une certaine façon. Proche du but, de l'autre.
- Vous n'avez pas l'air très en forme...
- Ca va aller. De quoi votre père a t'il peur ?
- Le syndrome du colosse aux pieds d'argiles. Tout son empire repose
sur la peur que la puissance inspire. Tous ceux qui vivent ainsi, savent
que le jour ou la peur et le respect de la puissance s'effritent, le
colosse devient vulnérable. Mon père sent cela. Il sait
que l'affaire du Consortium des Eaux ne va pas s'arrêter là.
Il sent que les juges et les politiques qui l'ont protégé
et soutenu par intérêt commencent à se détacher
de lui. Ce monde change vite. Le sien était bâti sur des
amitiés, de complicités, et, que vous le vouliez ou non,
c'était peut-être plus rassurant qu'un univers ne vivant
que sur la seule règle de l'intérêt économique
et personnel. Blondel Agro Industries est une proie tentante... L'instinct
de mon père ne l'a que rarement trompé. Alors il a peur
de ce que lui dit son instinct... Je pense que c'est le genre de situation
qui vous fascine, n'est ce pas ?
- Pas plus que ça. Que dites-vous de tout cela ?
- J'étais très proche de ma soeur, et elle est morte.
J'ai beaucoup d'amitié pour Mark, et il est dans le coma. Je
suis fasciné par mon père, par sa violence intérieure,
sa capacité au plaisir. Et pourtant, j'ai l'impression parfois
d'être spectatrice de ma propre vie...
- Qui est l'actionnaire banquier du groupe ?
- Il y en a plusieurs. Mais l'homme le plus important, c'est Raoul Ballard.
Il est à la fois président et propriétaire de l'Union
des Banques de l'Ouest. C'est un ami d'enfance de mon père. C'est
aussi un de mes amis.
- Croyez-vous que je pourrais le rencontrer ?
- Que cherchez-vous ?
- J'aimerais savoir ce que le monde de la finance pense de tout ça....
J'ai entendu aux informations, que le cour de l'action Blondel Agro
Industries avait chutté.
- Je pourrais vous en dire autant que lui, mais je suppose que ça
ne vous suffirait pas... Ballard, lorsqu'il est en ville, dîne
souvent à son club de bridge. Le Cercle de L'Empire. Vous pourriez
essayer de l'y contacter.
- Puis-je me recommander de vous ?
- Qu'est-ce qui vous fait croire que ça marcherait ?
- Vous êtes une Blondel...
- Essayez toujours...
Elle resservit nos verres, pensive, et je restais un instant à
la regarder. Le whisky me brûlait la gorge, mais il me faisait
du bien, en réchauffant mon corps. Elle était si belle
et j'aurais voulu lui donner le Bon Dieu sans confession. Deux larmes
cristallines coulèrent lentement sur ses joues. Je m'approchais
d'elle et je pris son visage entre mes mains, puis je l'embrassais.
Nous nous déshabillâmes, l'un l'autre, lentement et sans
pudeur, dans la lumière blanche réfléchie par l'eau
de la piscine. Mon téléphone portable, dans la poche de
ma veste, se mit à sonner. Je l'ignorais. Elle se leva, me prit
par la main et m'entraîna dans la cabine d'un sauna. Il y faisait
sombre et nous avons fait l'amour comme des personnes qui subitement,
récitent par coeur des poèmes qu'ils n'ont jamais appris.
Après, nous sommes restés allongés côte à
côte à écouter nos respirations dans le silence,
puis elle se leva.
- Je dois partir. Prenez la voiturette et laissez-la au portail.
Sa silhouette, fugitive, s'encadra dans le rectangle de lumière
de la porte. Elle était somptueuse, parfaite, légère
et élégante. Subitement, plus rien en elle n'évoquait
la jeune fille. Elle était une femme dans la pleinitude de sa
beauté, et c'était un sentiment presque douloureux. J'attendis
un moment dans la semi-obscurité, puis je m'habillais et je regagnais
le jour.
Je contournais le bâtiment afin de reprendre la voiturette. La
jeune femme brune qui était assise derrière le volant,
une cigarette au coin des lèvres ne m'était inconnue.
Elle était vêtue d'une robe chamarrée à grandes
fleurs mauves et roses. Un étroit bustier du même tissu
enserrait sa taille et sa poitrine. Les pointes du carré de ses
cheveux jais tombaient jusqu'aux commissures de ses lèvres, qui
étaient bien dessinées, rondes, peintes en rouge foncé
brillant. Elle portait de larges lunettes noires à monture d'écaille
qu'elle retira lorsqu'elle me vit. A première vue, elle réunissait
en elle tous les apparats du mauvais goût. A la regarder de plus
près, cependant, on pouvait voir que, si elle se servait de bronzage
artificiel, c'était avec modération et intelligence, que
les bijoux qu'elle exhibait étaient certes disproportionnés
par rapport à la fragilité de son physique, mais que chacun
d'entre eux était très beau. Je la saluais.
- Bonsoir, Madame Blondel
- Bonsoir. Je vous emmène ?
- Avec plaisir. Je ne m'attendais pas à être conduit...
Je m'asseyais à ses côtés, elle fit une marche arrière
et démarra en douceur
- Je vous prie de m'excuser, reprit-elle, je prenais l'air près
du fleuve, j'ai vu Tania remonter vers la maison et laisser la voiture
électrique, cela m'a intrigué...
- Je suis heureux de voir que vous avez trouvé une réponse
à vos interrogations...
- Ne vous méprenez pas, je n'espionne personne, mais la vie est
parfois ennuyeuse ici...
- Pardonnez-moi, mais j'ai du mal à vous comprendre. Un meurtre
et un accident grave en deux jours, c'est assez loin de l'idée
que l'on se fait de l'ennui...
Elle sembla déçue et me gratifia d'une fort jolie moue.
- Ho, vous parlez de ça... Vous savez, je ne suis qu'une pièce
rapportée dans cette famille. Ancienne actrice, superficielle,
sans même un enfant de son mari... Une potiche entretenue, sortie
les soirs de réception... Certaine fois j'ai l'impression de
haïr tout ce que vous voyez, et les Blondel avec... C'est tout
juste si je suis admise aux enterrements... Alors pour ce qui est de
partager les douleurs...
- Vous n'aimiez pas Nancy ?
- Si, je l'aimais bien, Elle au moins, était insouciante, naturelle.
- Pas sa soeur ?
- La Sainte Nitouche ? Je vous souhaite de ne pas tomber dans ses griffes...
Bien que, semble-t'il, il soit trop tard... C'est le coeur le plus dur,
l'âme la plus glaciale, que j'ai jamais rencontré. Elle
me fait froid dans le dos... Je partageais plus de choses avec Nancy.
- Comme son mari, par exemple ?
- Ho, comme vous êtes habile, cher Monsieur. Et courageux avec
ça... Il ne vous a pas fallut longtemps, pour comprendre que
la seule personne ici, qu'il soit possible de brutaliser sans crainte,
c'est moi... Bravo... Mais vous avez raison, je lui ai volé un
peu de son mari. Je crois que toute femme sensée en aurait fait
de même. Vous auriez peut-être voulu que je couche avec
un domestique ? Mon mari ne m'a pas touchée depuis sept ans,
et je suis peut-être la femme la plus surveillée de la
ville. Elle n'avait qu'à s'occuper de lui...
- est-ce que votre mari est au courant de cela ?
- Je m'en fou, Monsieur De Sprague. Nous avons fait l'amour quatre fois.
Une fois dans mon lit, une fois, dans les vestiaires de la piscine,
et deux fois dans sa garçonnière. Tout, dans cet endroit
est surveillé. Y compris ma propre salle de bain... Je suppose
donc, que mon mari savait. Peut-être même nous a t'il vu...
Une colombe posée sur le chemin s'envola à notre arrivée.
Je gardais le silence. Elle reprit :
- Vous devez me prendre pour une parfaite ordure... Mais regardez-moi,
regardez toutes ces heures passées à s'occuper de mon
corps, à rester belle et désirable; pour quoi faire ?
Pour attendre que mon mari daigne m'adresser la parole ? Je ne suis
pas une imbécile, Monsieur De Sprague. Pas une arriviste non
plus. Le jour où j'ai abandonné ma carrière, c'était
pour devenir la femme d'un homme que j'aimais. Le Château du Prince
Charmant s'est transformé en prison dorée. Je donnerai
n'importe quoi pour que quelqu'un s'intéresse à moi, ne
serait-ce qu'un instant.
- C'est chose faite.
- Vous avez raison. Et croyez-moi, cela fait du bien.
- Est-ce que vous croyez que Mark ait pu tuer son épouse ?
- Vous rigolez ? Il en a peut-être rêvé. Comme du
reste... Mark Rivers ressemble à ces sodas qui ont la couleur
de l'alcool, le goût de l'alcool, l'odeur de l'alcool, et ce,
jusqu'au moment précis ou vous les avez dans la bouche. Mark
Rivers est un ersatz de mâle. Mais je l'aime bien. C'est le seul
qui discute avec moi, dans cette maison de fou.
- Qui a put assassiner Nancy, alors ?
- Qui ? Tout le monde. Mais avant tout l'argent, l'orgueil, la soif
de pouvoir. Découvrez celui des habitants de ce lieu qui a le
plus de monstruosité en lui et vous aurez votre coupable. Elle
freina à une centaine de mètres du portail et ajouta :
- Finissez à pied... Croyez-moi, j'en ai tellement ma claque
de cette solitude, que si vous n'aviez pas encore sur la peau, le parfum
de la Sainte Nitouche, j'aurais pu me rouler sur l'herbe avec vous,
Monsieur De Sprague. Et pourtant Dieu sait que vous n'êtes pas
ragoûtant...
Elle éclata de rire, en plongeant ses yeux bruns dans les miens,
et son rire désespéré résonna dans ma tête,
tout le long du chemin qui me restait à marcher jusqu'au portail.
J'atteignais la rue avec l'impression soudaine de respirer mieux. Mon
portable se mit a sonné. Je répondais. C'etait kertec.
- Où étais-tu, bon Dieu ?
- Chez les Blondel.
- Tu es au courant ?
- De quoi ?
- Mark Rivers est mort.
- Merde.
- Tu l'as dit. Je suis à la clinique.
- J'arrive.
Je marchais jusqu'au cimetière et je récupérai
ma Porche. Je mis moins de temps qu'il n'en aurait dû falloir
pour me garer sur le parking de l'hôpital et je buttais sur un
cordon de policier. J'aperçus Blix, le secrétaire de Rivers
et je réussis à lui faire signe au travers des baies vitrées.
A contrecoeur, il vint vers moi.
- Dites à Rivers que je dois lui parler.
Ça lui faisait mal quelque part, mais il s'exécuta.
Quelques minutes plus tard Rivers en personne vint me chercher. Il affronta
sans ciller les dizaines de flash et me servit de coupe fil. Arrivé
à l'intérieur du hall, il me fit face.
- Que me voulez-vous, De Sprague ?
- Demandez une autopsie. Demandez une analyse de sang.
- Que voulez-vous dire ?
- Juste ça. Faites-moi confiance.
Il me regarda avec méfiance. Son habituel oeil de maquignon était
cerné, triste et noir, mais toujours pointu. Il opta pour la
confiance puis il tourna les talons.
C'est alors, qu'en tâtant les poches intérieures de ma
veste, je m'aperçus que la bague et la mèche de cheveux
de Tania Blondel avaient disparu.
Je regagnais la sortie et j'eus droit de nouveau aux honneurs des photographes
et de la presse. Kertec se jeta sur moi et me prit le bras pour m'entraîner
avec lui.
- Pas le temps, Yvan. Rivers demande une autopsie avec analyse de sang
et tout le toutim.
- Pourquoi ?
- Il soupçonne une tentative d'empoisonnement.
J'eus l'impression d'avoir déclenché une volée
de moineaux. Tout ce beau monde avait, qui une photo à télécopier,
qui un coup de fil à donner. Kertec resta seul en face de moi.
Il faisait la tête du type qui vient de découvrir un cheveu
dans son rouleau de printemps.
- T'es vraiment une ordure, me fit-il.
- Comment ça ?
- Je croyais qu'on avait passé un accord...
- Et alors ? Tu ne crois pas faire ta première page là
dessus ?
- Sur quoi alors ?
- Sois patient.
- Avec toi, c'est une vertu qu'il faut travailler dur...
- Fous-moi la paix. J'ai mieux à faire que de discuter boutique
avec un pisse-copie en mal de sensationnel.
- Tu peux y compter, que je vais te foutre la paix. T'es le type le
plus mal embouché du mois, et j'en ai rencontré quelques-uns,
ces derniers temps.
La dessus, il s'adonna au sport favori de mes relations, en cette belle
journée de juillet. Il tourna les talons et s'en fut, me laissant
pour tout interlocuteur, son dos, et peut-être, sans doute l'espérait-il,
ma conscience.
C'était la mauvaise heure, celle des embouteillages et je mis
plus de vingt minutes pour faire le court trajet qui me séparait
du quartier des embassades. Je me garais sans mal dans la cour de l'hôtel
particulier qui hébergeait le Cercle de l'Empire, au grand dam
du voiturier, qui avait le dos tourné. Je gravissais les quelques
marches du perron jusqu'à la porte vitrée ouvrant sur
le hall de l'entrée spacieuse, moquettée de rouge et d'or.
Les murs étaient recouverts de panneaux de chêne ouvragés.
Le plafond lourdement travaillé portait plus d'ors qu'une douairière
en goguette. Un valet en costume et perruque façon Louis XVIII,
m'accueillit, aimable et avenant, malgré un sourcil soupçonneux.
- Bonsoir, Monsieur. Que puis je faire pour vous ?
- Je viens voir monsieur Raoul Ballard.
- Vous a t'il donné rendez-vous ?
- Non. Mais je pense qu'il me recevra.
Je ne peux pas déranger cette personne pour le moment. Peut-être
pouvez-vous lui laisser un message ? Je sortais une de mes cartes de
visite, j'y écrivais quelques mots et je lui demandais s'il pouvait
le faire passer maintenant.
Il se consulta et décida que oui, sonna un de ses frères
valet, qui s'en fut, portant ma carte sur un plateau d'argent. Faute
d'une occupation plus conséquente j'entrepris de faire les cent
pas. Le valet revint dix minutes plus tard, chuchota quelque chose à
mon premier interlocuteur qui m'annonça que monsieur Ballard
me recevrait incessamment dans le salon Casanova, ou il se proposa de
me faire conduire. Ce que j'acceptais. C'était une petite pièce
occupée en son centre par une table ronde couverte de molleton
lie-de-vin et une lumière basse. Les murs sombres renforçaient
l'importance de la table, et des six chaises qui la cernaient. Je pris
la liberté de m'asseoir sur l'une d'elle et je commandais un
café. Ballard me fit attendre un bon quart d'heure. C'était
un homme grand et massif, sans pour autant être gros. Il semblait
sûr de lui, intelligent et sa personne distillait un charme fait
de simplicité et de raffinement. Ses traits étaient tranchés
autant qu'énergiques, une abondante chevelure poivre et sel élégamment
coiffée en arrière témoignait d'une coquetterie
discrète.
Je me levais.
- Je vous remercie de m'avoir reçu, Monsieur Ballard.
- Tania Blondel m'a prévenue que vous chercheriez à me
joindre. En général, avant d'être autorisé
à mettre les pieds dans ce club, il faut non seulement faire
un chèque exorbitant, mais en plus, que les autres membres, acceptent
de l'encaisser. C'est sans doute pourquoi je n'aime pas y être
dérangé... Mais il est vrai, qu'avec Tania comme ange
gardien, vous ouvrirez bien des portes... J'ai peu de temps. Je sais
ce que vous faites, et je suis cette affaire d'assez prés. Que
puis-je pour vous ?
- J'ai cru comprendre que vous déteniez 30 % de Blondel Agro
Industries...
Il me coupa :
- C'est inexact. Mais, avant d'aller plus loin, sachez qu'il y a des
choses qui sont confidentielles et que je ne peux divulguer. Allez au
fait.
- J'essaye de comprendre comment fonctionne le pouvoir dans une société
comme Blondel Agro Industries.
En premier lieu, ce n'est pas une société, mais une société
de portefeuille, ou si vous préférez, un holding. Blondel
Agro Industries est une structure financière qui rassemble plusieurs
dizaines de sociétés, dans des secteurs différents,
plus ou moins complémentaires. Cela marche de façon très
simple. Lorsque le holding est majoritaire dans une société,
il l'a contrôle, nomme ses dirigeants et supervise son développement.
Lorsqu'il n'y est que minoritaire, il fait comme les autres actionnaires...
il suit. En ce qui concerne le holding, la famille Blondel en possède
exactement et officiellement 54 %. Je dis officiellement, parce qu'un
peu moins de 16 % des actions sont dans les mains de petits porteurs,
qui peuvent être des individus, des sociétés, ou
des organismes financiers. Rien n'empêche Louis ou Charles Blondel
d'avoir acheté, en sous-main, quelques actions, ici et là.
C'est ce que j'aurais fait à leur place, et c'est tout à
fait légal. Les autres 30 % appartiennent à des banques
ou à des organismes de crédit. L'Union des Banques de
L'Ouest est engagée à 20 % dans le capital du holding.
C'est considérable, assez inhabituel, mais j'ai décidé,
au moment où Louis et Charles restructuraient le groupe, que
c'était un minimum au vu de l'effort financier qui nous était
demandé. A l'époque, j'avais entraîné avec
moi, deux autres organismes financiers, à hauteur de cinq pour
cent chacun. Ils n'ont pas eu à se plaindre et ils sont donc
restés. Depuis, j'ai aussi soutenu nombres d'opérations
de rachat et de regroupement, donc nos engagements auprès ou
avec le groupe ont plus que doublé.
- On peut dire que vous êtes une sorte d'actionnaire principal
bis ?
- Si vous voulez. Disons que je suis en position de surveiller mon argent
et de soutenir les politiques qui me semblent adéquates.
- Comment se porte Blondel Agro Industries ?
- Trés bien. Mais tout ce que je vous dis est à la disposition
de n'importe qui, auprès de la chambre de commerce...
- Permettez-moi de préciser ma pensée. Si j'en crois Louis
Blondel, il serait attaqué de toute part. Si j'élimine
un possible accès de paranoïa. Pourquoi et par qui ?
- Pourquoi ? C'est assez simple. C'est un groupe qui fait envie. Dans
notre activité, le malheur des autres fait souvent le bonheur
des uns. Louis Blondel a l'habitude d'être attaqué et de
se défendre. On peut aussi penser qu'avec l'affaire du Consortium
des Eaux, on cherche à affaiblir le gouvernement, et qu'il se
trouve sur le chemin... Mais à moins que d'autres faits, bien
plus graves, ne viennent à jour, je ne vois rien de si inquiétant.
- Par qui alors ? Imaginons que Nancy Blondel ait hérité.
Elle aurait disposé de 14 % du groupe. Suffisamment pour mettre
son père en minorité. Avec qui aurait-elle put s'allier
?
- Notez que Tania et Nacy, a depuis longtemps la possibilité
de retirer la majorité absolue à leur père. Mais
je vois ou vous voulez en venir... Elle aurait pu essayer de s'allier
avec moi. Nous aurions été à 34 % ; suivis par
les deux autres banques, à 44 % ; et pour peu que Tania ou simplement
7 %, de ce qu'on appelle les petits porteurs, nous suivent, nous aurions
eu la majorité. C'est séduisant. Mais pourquoi faire ?
Louis et Charles sont personnellement majoritaires dans un grands nombre
des entreprises satellites. Ce genre de manoeuvre rendrait tout simplement
le groupe ingérable et le conduirait à sa perte. Vos déductions
sont séduisantes, mais je crois que vous vous trompez. Ceux qui
ont des intérêts financiers dans Blondel Agro Industries
n'ont qu'une envie : que ça continue comme ça.
- Pourriez-vous jurer que, vous-même, vous n'avez jamais envisagé
ce scénario ?
- Je ne me sens l'obligation de jurer sur rien, et surtout pas à
vous, cher Monsieur. Mais je suis ce que je suis, parce que j'envisage
en permanence tous les scénarios possibles susceptibles de mettre
mes intérêts en cause.
- Pourrait-il se passer des choses graves à l'intérieur
du groupe sans que vous la sachiez ?
- C'est possible. Peu probable.
- Est-ce à dire que si le Consortium des Eaux se révèle
être une société partiellement maffieuse ayant bénéficié
de complicités au sein de l'administration municipale, vous seriez
au courant ?
- Je comprends pourquoi Louis ne vous aime pas. Je me permettrais d'éluder
cette question.
- Si Louis Blondel était attaqué, le défendriez-vous
?
- Je connais Louis depuis la faculté. Nous étions voisins
d'amphithéâtre et de manifestation. Depuis ce temps-là,
nous nous sommes souvent croisés, parfois affrontés, toujours
loyalement, mais le plus, souvent, nous avons joués dans le même
camp. Je l'ai aidé dans le passé, et je continuerai, si
je peux. C'est un chef d'entreprise remarquable.
- Et s'il devait être mis en cause personnellement ou susceptible
de mettre en danger Blondel Agro Industries ?
- Je ne vois pas comment cette situation pourrait se présenter.
Mais en supposant que cela arrive, et que la situation devienne grave,
j'irai à la défense de mes intérêts, bien
évidement.
- Quitte à le lâcher ?
- C'est ce que je viens de dire. Je vais devoir vous laisser...
- Juste une minute, s'il vous plaît, Monsieur Ballard. J'aimerais
savoir ce que vous pensez de l'hypothèse d'un complot ou les
vengeances personnelles, les ambitions économiques et les arrière-pensées
politiques pourraient s'entremêler, voire, se conjuguer ?
Son visage carré s'illumina d'un large sourire.
- Je n'en pense rien, si ce n'est que vous êtes un romantique...
A bientôt, Monsieur De Sprague. Je quittais le Cercle de l'Empire
avec l'impression de m'être fait rouler dans la farine. Gentiment
mais fermement. Et je n'étais pas mécontent de retrouver
l'atmosphère calme de mon salon au dessus de la ville, dont,
petit à petit, les lumières s'allumaient.
Suite
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