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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I    
Chapitre II          
Chapitre III        
Chapitre IV            
Chapitre V        
Chapitre VI              
Chapitre VII                

CHAPITRE V (3)


Nous le trouvâmes sur le green du trou numéro sept. C'était une petite île verte entourée de nénuphars, une sorte de miniature japonaise grandeur nature. De grosses carpes Toy blanches, rouges et noires nageaient entre les larges feuilles vertes. Un bouquet d'iris jaunes éclaboussait le fond du tapis de gazon vert vif auquel on arrivait par une mince passerelle de bois peinte en vieux rose. Tania Blondel vint se garer à côté de la voiture électrique de son père qui était arrêtée devant le petit pont. Louis Blondel était en train de putter et il ne se départit point de sa concentration.
Sa voiture de golf était une merveille technologique, même exception faite de la femme qui se trouvait assise sur le siège du passager. Il fit rouler la balle dans le trou, la ramassa et vint vers nous, sans un regard pour sa fille.
- Ma voiture vous intéresse, Monsieur De Sprague ?
- Personne ne niera qu'elle soit hautement digne d'intérêt.
- Je vous l'accorde. J'aime jouer au golf, c'est excellent pour mon dos. Mais je suis un homme occupé. Alors j'ai fait installer sur cette voiture ce qu'il faut pour travailler, tout en jouant. Des téléphones, des fax, des ordinateurs, et bien sûr, une secrétaire, qui note mes scores, si besoin. Les riches ne sont-ils pas faciles à haïr, Monsieur De Sprague ? Faites-vous partie de la cohorte des imbéciles qui rêvent d'épouser les 7 % de ma fille, ou de celle de crétins, qui, sachant qu'ils n'ont aucune chance, rêvent de détruire tout ça ?
Il fit un large geste du bras qui engloba sa propriété.
- Ni l'un ni l'autre, Monsieur. Je cherche le meurtrier de votre fille. C'est tout.
- Et, pour cela, vous vous alliez avec des Paul Verhove. Vous êtes un piètre policier, Monsieur.
- Je ne crois pas, Monsieur. Si j'étais si médiocre, les services spéciaux n'essayeraient pas de m'intimider, et vous ne me recevriez pas.
Il décida que j'étais un adversaire de taille suffisante.
- Vous jouez au golf ?
- J'y ai joué.
- Noura, donnez des chaussettes et des chaussures à Monsieur De Sprague. Combien chaussez-vous ?
- Quarante et un.
La femme brune descendit de la voiturette et ouvrit un coffre. Elle en sortit une paire de chaussures blanches à clous et des chaussettes qu'elle me tendit. C'était une grande femme, athlétique et déliée, ses cheveux noirs, raides et brillants encadraient un visage taillé à coups de serpe. Elle respirait la santé, l'assurance, et quelque chose comme une sauvagerie latente. Ses yeux verts vous scrutaient ou plutôt vous évaluaient sans tendresse.
Il me fallut cinq bonnes minutes pour enfiler mes nouvelles chaussures. Quand ce fut fait, Blondel me montra le départ du trou suivant, et tout en me désignant l'un des deux sacs de golf sanglé à l'arrière de la voiturette il ajouta :
- Servez-vous la dedans.
Ce que je fis. Je le suivais jusqu'aux boules délimitant le départ. Il plaça sa balle sans hésitation, se mit a l'adresse et frappa un joli coup, droit et long d'environ deux cent trente mètres. Je le suivais et je commençais par quelques swings d'essai. Tout mon corps criait pitié et ma blessure à la tempe se réveilla. J'avais l'impression que c'était mon propre sang qui me cognait dessus. Je réussis tant bien que mal à dominer ma douleur et je touchais presque aussi bien que Louis Blondel, mais ma balle prit un mauvais rebond, et elle roula sous les saules pleureurs qui longeaient le parcours. Nous nous mîmes à marcher vers nos balles, suivis des deux voiturettes.
- Que pensez-vous de Noura, Monsieur De Sprague ?
- Une sorte de beauté à l'état brut. Un peu inquiétante, pour ne rien vous cacher.
- C'est presque cela. Elle est libyenne, parle sept langues et elle pratique les sports de combat depuis sa plus tendre enfance. Elle est ma secrétaire et mon garde du corps. De plus, elle est ma maîtresse, bien évidement...
- Vous mesurez, je l'espère, à quel point je suis impressionné...
- Ce qui est intéressant, avec vous, c'est que quelque soit la situation, vous réagissez toujours comme prévu... Je vous fiche mon billet que sur un seul signe de ma part, Noura vous brise les cervicales, avant même que vous ayez eut le temps de réagir. Qu'est-ce que vous dites de cela, cher monsieur ?
- Et après ?
- Pas si difficile que ça. Vous m'avez agressé, elle m'a défendu... Je vois mal ma fille témoigner contre moi, même si la petite garce en meurt d'envie.
- Ca vous avancerait à quoi ?
- A rien, ni dans un sens, ni d'en l'autre. Encore que, cela reste à voir. Votre balle est là.
Elle était là en effet, nichée sous les ramures d'un saule pleureur. Pas injouable, mais dans une position délicate. Je prenais un fer 3 et je tentais un coup punché et rasant, afin de passer sous les feuillages. Je ne me ridiculisais pas. Ma balle vint mourir à une dizaine de mètres du green. Blondel ne commenta pas et se dirigea sur sa balle. Il choisit un fer huit, sans la moindre hésitation, et, d'un swing énergique et sec, mit sa balle à deux mètres du drapeau.
Tout ça se jouait dans le plus parfait silence, recouvert d'une épaisse couche d'hostilité dûment contrôlée. Sans la fatigue qui lentement me gagnait, dans cet univers brûlant et humide, j'y aurais sans doute pris du plaisir.
Tania Blondel vint garer sa voiturette à mes côtés et je me laissais conduire jusqu'à ma balle. Je pris le putter et je réussi à l'envoyer à trente centimètres du trou. Blondel ne broncha pas. Noura vint prendre le drapeau et il fit un bon put, qui fut court de cinq centimètres à peine. Il le rentra négligemment, je m'appliquais, et je fis parcourir à ma balle les trente centimètres qui la séparaient du trou, en force plutôt qu'en finesse, mais elle rentra et cela suffit à mon bonheur.
- Bien revenu, me fit Blondel.
- Merci. J'en reste à chercher pour qu'elle raison vous pourriez avoir envie de me faire tuer...
- Ne jouons pas au chat et la souris. J'ai soixante ans et mon crépuscule s'approche. On ne battit pas un empire comme celui que j'ai bâti, sans se faire de nombreux ennemis, et sans entasser quelques cadavres, dans ses placards. Aujourd'hui je dérange, partout et tout le monde. La question n'est pas de savoir si je vais chuter mais quand, et par qui. Mon seul problème est donc de reculer la date et d'éliminer les candidats à la curée. Vous semblez bien en faire partie de ces candidats, et croyez-le, repousser les échéances est un sport plus simple qu'il n'y paraît, pour un homme comme moi.

Nous étions arrivés au départ du prochain trou. C'était un par trois, d'environ cent quarante mètres, défendu par deux profonds bunkers sur l'avant. Le green était étroit, tout en longueur. A l'arrière, un rough de fougères sèches semblait commencer au ras de l'herbe tondue. Sur la droite, un immense pin parasol tordu et menaçant était là pour accueillir les balles "slicées". Blondel posa sa balle à gauche en bord de green et pour vingt centimètres, je me retrouvais au fin fond du bunker de droite... Il ne réprima qu'à grande peine un sourire de triomphe.
- Un peu court, dommage, Monsieur De Sprague.
- N'y voyez aucun symbole.
- Au contraire. J'aime y voir un symbole. Laissez tomber tout cela. Mon crépuscule approche peut-être, mais vous n'êtes pas mon chevalier des ténèbres...
Je sortais tant bien que mal de mon bunker et je mis trois coups de plus pour rentrer ma balle. Il lui fallut deux puts pour finir. J'étais en cinq, il faisait trois, donc le par.
- Un autre trou, Monsieur De Sprague ?
- Non, je vous remercie. Qu'est ce qui vous terrorisait à ce point, dans le fait que Mark Rivers reçoive des parts de votre entreprise ? Que quelqu'un puisse mettre le nez dans vos petites affaires ?
Son regard devint dur.
- Laissez tomber. Baisez ma fille, buvez mon vin, emmerdez mes larbins, mais, si vous avez l'intention de vivre au-delà du week-end, laissez tomber.
- C'est une menace ?
- C'est une menace.
- Je vous souhaite une bo