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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE V (2)



J'étais assez content de la manière avec laquelle j'avais pris congé. Je rejoignais l'atmosphère suffocante de la rue . Tout mon corps tint à me rappeler le souvenir des gaîtés pugilistiques de la vieille. J'avais mal un peu partout, et je boitais bas. Hors du cocon de mon appartement, la stabilité horizontale du monde semblait soudainement incertaine. Je n'étais pas gaillard, comme aurait dit ma grand mère paternelle, et pourtant, je me sentais presque euphorique. Je hélais un taxi qui me conduisit tout droit devant l'imposante entrée de la Tribune. Verhove ne me fit pas attendre. Cinq minutes plus tard, je traversais une salle bourrée d'ordinateurs et de téléphones pour arriver dans une sorte de cage de verre, surplombant la rédaction. C'était plutôt propre et coquet pour le bureau d'un rédacteur en chef de la vieille école, et ça devait bien être la seule table du lieu qui ne soit pas ornée d'un ordinateur.
- Vous n'êtes pas informatisé ?
- Si, mais à la maison. Ici, je fais un journal. Je relis les autres...
La cloison de gauche était recouverte de classeurs, et contre celle de droite, il y avait une petite table sur laquelle était posé un gros dossier noir.
Verhove me le montra du menton.
- Installez-vous là.
Il ouvrit un des tiroirs du grand classeur et en retira un téléphone portable.
- Le numéro de ce téléphone est inscrit dans le rabat. La mémoire numéro un est celle de ma ligne directe. Si je ne réponds pas, une standardiste répondra et elle vous passera qui vous voudrez dans ce journal, à n'importe qu'elle heure du jour et de la nuit.
- Merci.
- De rien. N'en profitez pas pour appeler Tombouctou sur le compte des lecteurs de ce journal. Voilà le dossier. Prenez tout le temps qu'il vous faut. Vous voulez un café ? Des sandwiches ?
- Je veux bien.
- Je vous fais monter ça. Poulet mayonnaise ; ça ira ?
- Ça ira. A condition que se soit sans tomate.
- Difficile avec ça.
Je m'attaquais au problème par le début. C'était un dossier d'archives extraordinaire qui réunissait l'histoire d'une famille au travers de la presse qu'elle avait suscitée. Ça commençait par de vieilles publicités pour les épiceries Blondel; ça continuait par des faire-parts de naissance, de mariage et de décès, des publications légales, les premiers articles économiques ; et ça se finissait dans les pages de faits divers et de mondanités. Depuis quinze ans, pas mal de ces papiers avaient été écrits par Verhove en personne. Je passais deux bonnes heures à parcourir et à trier les documents qui m'intéressaient et je réussissais, tout en grignotant mon sandwich, qui était excellent, à mettre de côté une petite pile de documents. Il était deux heures trente, et je me levais alors que Verhove pénétrait dans le bureau. Je lui demandai une chemise.
- Pour quoi faire ?
- Je vous emprunte ces documents.
Une lueur tragique traversa son regard pourtant passablement fatigué.
- Je vous les ramènerais.
- J'y tiens.
- Je m'en doute.
- Je vais vous donner un chargeur de batterie pour le portable. N'oubliez pas notre contrat.
- Quel contrat ?
- Ne faites pas le malin, De Sprague. Je vous fiche mon billet qu'au bout du compte, vous aurez plus besoin de moi que moi de vous.
- Allez savoir.
Il me regarda avec un air ironique.
- C'est vrai, on ne sait jamais. Mais moi je sais.
- Vous en avez de la chance.
Sur ces assauts de philosophie de bas étage, je le quittai pour un taxi qui eut la bonne idée d'être climatisé. Je lui fis faire un détour par mon automobile, qui était restée garée aux abords du cimetière, je récupérai l'enveloppe contenant la bague et la mèche de cheveux de Nancy Blondel et nous arrivâmes finalement devant la propriété des Blondel, vingt minutes plus tard. J'étais en avance, et il me fallut juste le temps de descendre de la voiture pour être en sueur. Je sonnais et Monsieur Muscle vint m'ouvrir la petite porte.
- Je suis attendu par mademoiselle Blondel.
- Je sais. Vous êtes à pied ? me fit-il incrédule.
- En taxi.
- Elle vous attend au Château. Ça fait une trotte...
- Vous avez une idée ?
- Vous voulez qu'on vienne vous chercher ?
- Ca serait bien.


J'attendis à l'ombre d'un cerisier du Japon. J'en profitais pour appeler Max Rosenberg. Il était sur répondeur. Je lui laissais mon nouveau et provisoire numéro de portable. Un maître d'hôtel déguisé en pingouin arriva bientôt et il me convoya, en voiturette électrique, jusqu'au porche du Château. Un peu de vent me fit du bien, mais je pénétrais avec plaisir dans l'atmosphère fraîche et odorante du hall d'entrée. J'essayais de m'impliquer dans la contemplation du plafond peint. Je n'en eus guerre le temps. Tania Blondel apparut en haut de l'escalier, vêtu de noir, ses cheveux roux, presque blond vénitien, noués en un sévère chignon. Elle semblait glisser plutôt que marcher et au fur et à mesure, que, dans une séquence qui sembla durer infiniment longtemps, elle s'approcha de moi, petit à petit, je redevins un être civilisé.
Elle s'arrêta à bonne distance.
- Vous n'avez pas l'air très bien.
- Non, ça va. Il fait une chaleur infernale aujourd'hui.
- Je ne suis pas encore sortie. Voulez-vous vous asseoir un instant et boire quelque chose ?
- Je vous remercie.
- Mon père vous attend.
- Allons-y, si vous le voulez bien.
- Comme vous voudrez.
Affronter la fournaise fut plus facile à ses côtés. Elle prit le volant de la voiturette qui m'avait convoyé et démarra doucement, comme si elle avait eu l'intention de réussir à transporter du fragile, sans faire de casse. Je posais le dossier de Verhove dans le panier situé sous la vitre avant.
- Pourquoi voulez rencontrer mon père ?
- Je n'en sais trop rien. Je fouine. Il y a pas mal de pourquoi qui traînent par les temps qui courent. En additionnant les mensonges par omissions et les autres, plus ou moins volontaires, j'arriverai peut-être à saisir un petit bout de la vérité.
- Qu'est-ce qu'il y a de si intéressant dans la vérité ? Aucun Dieu ne s'appelle vérité.
- Je n'en suis pas si sûr. Mais, si vous voulez aller par là, la vérité a quelque chose de rassurant. Dans un monde friable, ou fuyant, la seule chose qui ressemble au vrai est la vérité. C'est stupide, mais c'est un peu comme si, en fin de compte, c'était la seule canne sur laquelle se reposer.
- Et la mort, Monsieur De Sprague, ne pensez-vous pas qu'on puisse s'appuyer sur la mort, comme sur quelque chose de certain ?
- Sans doute. Mais qu'est-ce que la mort sinon une forme définitive de la vérité ? Avec l'inconvénient majeur cependant, d'être un peu désespérante.
- Quand sait-on ?
- Rien, Mademoiselle. Rien.
- Vous appelez "mademoiselle" toutes les femmes avec lesquelles vous couchez ?
- Dans la mesure du possible.
Elle garda le silence. Le bruit doux du moteur électrique nous berça jusqu'à l'orée d'une clairière. Au loin, un drapeau rouge et un drapeau jaune pendouillaient, chacun sur leurs piquets. Je n'avais pas mis les pieds sur un golf depuis quelque temps et le moins que je ressentais, était que ce genre d'endroit était définitivement vert. Peut-être trop vert. Nous commençâmes à remonter les trous à la recherche de Louis Blondel. Son golf personnel était à l'image du domaine. Luxueux, méticuleusement entretenu, et pourtant très chic. D'un chic violent, ostentatoire, méprisant, mais absolu.

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