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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE V (1)

"Ils disent que c'est un lundi de pluie,
mais Mardi n'est pas mieux
Mercredi est pire
Et Jeudi si triste
Les aigles volent le vendredi"
(Stormy Monday - T. Bone Walker)



Ça sentait le café et il faisait chaud. J'ouvrais les yeux, le soleil s'engouffrait dans un interstice entre les deux rideaux. Je me sentais comme quelqu'un qui aurait été battu comme plâtre; pas plus tard que la veille. C'est à dire mieux. Les douleurs vives commençaient à céder la place aux courbatures et les boursouflures se raidissaient. Je gagnais directement la salle de bain. Ça me faisait tout drôle de marcher, mais l'eau contribua à mon renouveau de manière inespérée. Mon peignoir de bain sentait un autre parfum que le mien, à peine, comme une rumeur incertaine. Il était presque dix heures, et la ville se couvrait déjà de brumes de chaleur. On imaginait l'atmosphère irrespirable du dehors, les nuages blancs effilochés au dessus du port de commerce, l'air moite et les mains humides.
Linda Zimmerman attendait dans le salon. Elle me servit un café.
- Je vais à l'hôpital.
- Avez-vous des nouvelles de Mark ?
- Son état est stationnaire... Merci pour votre hospitalité. Je voulais aussi vous remercier d'avoir pris la défense de Mark. Et m'excuser de mon comportement, l'autre soir.
- Je n'ai pas pu faire grand-chose pour votre frère... Et après tout, j'étais rentré chez vous par effraction. J'ignorai que Mark Rivers avait une soeur.
- En réalité, nous ne sommes frère et soeur que par alliance. La mère de Mark s'est remariée avec mon père qui était veuf alors que j'avais cinq ans. Mark a été un merveilleux grand frère pour moi.
- Ah, je comprends.
- Qu'est-ce que vous comprenez ?
- La façon dont vous le regardiez, l'autre soir, au restaurant. C'était plus le regard d'une femme amoureuse que d'une soeur.
- Comprenez bien, Monsieur De Sprague, que toutes les femmes, sont a priori amoureuses de Mark. C'est le frère idéal, le fils idéal, le gendre idéal, le mari idéal. Il chante, danse, joue la comédie sans effort. C'est un merveilleux musicien, il est beau, intelligent, brillant, plein d'humour, et il y a en lui,juste assez de ces petites fêlures qui rendent un homme romantique et intéressant. Évidement, ça ne laisse pas grandes choses aux autres...
- Tout ça n'empêche pas que sa vie soit un beau gâchis.
- Comment vous sentez-vous le droit d'en juger ?
- Pas de jugement. Juste un constat. Est-ce qu'il a tué sa femme ?
- Vous êtes fou. Ou jaloux...
- C'est possible. Mais il était avec elle au moment du crime, et j'ai retrouvé chez vous la bague et la mèche de cheveux... Sans cette bagarre et son hospitalisation, il serait en prison, à l'heure qu'il est. Sans parler de son attitude lors des obsèques, qui n'est quand même pas banale. Ne croyez-vous pas qu'il serait temps de me dire ce que vous savez ?
- J'ai juré de ne parler à personne.
- D'accord. Mais vous n'êtes plus entre frères et soeur, et vous n'êtes plus en train de gambader dans des jeux de rôle à la noix. Nancy Blondel est morte, Mark Rivers est dans le coma. Peut-être bien que ça suffit comme ça. Est-ce que vous avez une autre solution que la vérité à proposer ?
- Épargnez-moi votre morale de supermarché.
- Mademoiselle Zimmerman, je ne suis probablement pas le détective privé idéal, mais je sais une chose. Le mensonge et la dissimulation ne servent jamais les innocents. Au pire, Mark aurait pu tuer son épouse sur un coup de folie. Il aurait été arrêté, il aurait été condamné, il aurait payé, il aurait pu revivre. Là, nous sommes au beau milieu plus mauvais des scénarios. Surtout pour lui. Ne pensez-vous pas qu'il serait temps de changer de stratégie ?
A son regard, je vis que j'avais ébranlé ses convictions, mais pas assez cependant pour la convaincre de me faire totalement confiance.
- Je dois aller à l'hôpital.
- J'y passerai dans la journée.
- Je vais réfléchir à tout ça, Monsieur De Sprague.
- C'est une bonne idée. Pendant que vous y êtes, pensez aussi à cesser de distiller vos sourires, vos mots, vos gestes et vos poses comme autant de cadeaux. Vous êtes belle fille certes, pas bête et vous avez de la classe, mais ça ne vous a pas mené si loin que ça, sans compter vous n'êtes pas la seule dans votre catégorie.
Elle retrouva aussi sec son instinct guerrier.
- De qui parlez-vous ? Au fait, ma belle soeur par alliance, l'angélique Tania Blondel à téléphoné tôt ce matin. Je lui ai dit que vous étiez fatigué et que vous vous reposiez. Elle a paru dépitée...
La situation se présentait à l'idéal pour faire une sortie digne de ce nom. En bonne aspirante comédienne, elle ne la rata point.
Je sautais sur mon téléphone et j'appelais Tania Blondel. Son ton de voix était rien mieux que glacial. Il était celui d'une personne qui se fait aimable, avec l'ambition de montrer clairement qu'elle n'en a pas la moindre envie.
- Bonjour, Monsieur De Sprague. Comment allez-vous ?
- Bien merci.
- J'en suis heureuse. Les images de la télévision laissaient craindre le pire.
- Vous m'avez appelé...
- C'était juste pour prendre de vos nouvelles. Mais j'ai pu constater que vous étiez parfaitement entouré.
- Je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à nous chicaner, il faut que je vous parle, il faut aussi que je parle à votre père.
- N'allez pas imaginer la moindre jalousie de ma part. Je trouve simplement votre manière de sauter d'une femme à l'autre vulgaire et décevante. Après la belle soeur de Mark, la demi-soeur, et pourquoi pas demain la belle-mère. Vous n'êtes pas de ceux qui lésinent sur les efforts pour venir à bout de leur tache. Il est vrai que la famille Rivers vous a toujours inspiré... A part cela, je vous ai dit que je vous aiderais et je tiendrai parole. Que voulez-vous savoir ?
- J'ai besoin de rencontrer votre père.
- Je vais lui poser lui en parler. Rappelez-moi dans une heure.
Je raccrochais et j'appelais Kertec. Il était gai comme un pinson.
- Comment vas-tu, depuis que tu te prends pour l'essuie-pieds d'Andréotti ?
- Au mieux Yvan. L'ambition naît avec les grands rôles. Je veux jeter un coup d'oeil sur les archives de Verhove.
- Ca va être du genre coton.
- Démerde-toi, vous me devez bien ça.
- Tu rigoles ?
- Vous vous êtes servi de moi pour pisser de la copie facile. Pour un type qui a le mot honneur au bord des lèvres à longueur de temps, il a le papier facile, ton rédacteur en chef.
- Je te rappelle.
- Non, j'attends.
- Comme tu veux.
Il me laissa aux prises avec les bruits de fond d'une rédaction et me reprit cinq minutes plus tard.
- Qu'est-ce que tu veux faire avec ces documents ? Tu cherches quoi ?
- Rien de spécial. Juste voir des vieilles photos, les articles de l'époque...
- Tu te souviens de notre marché ?
- Rafraîchis-moi la mémoire...
- Tu me réserves l'exclu. Dés que ça saute, tu m'appelles.
- Oublie ça. Vous m'avez tiré dans le dos avec votre article d'hier matin. Sans compter que mon portable est mort dans la bagarre.
- Quittes pas, je te passe Verhove.
- Vas-y, passe toujours.
Le combiné changea de main et ce fut la voix rauque de Verhove qui reprit.
- Arrêtez vos conneries, De Sprague. Il était tant que ça bouge, on vous a donné un coup de main, point à la ligne et vous le savez bien.
- Encore un ou deux coups coups de main comme ça et je fini au violon...
- Mon oeil. Le vieux Rivers se répand sur les ondes en jurant que vous avez sauvé son fils d'un meurtre prémédité par la maffia. Ça vaut des millions comme coup de pub. Chacun sait qu'il couche avec le président de la république. Avec des protections pareilles, vous pouvez marcher sur des laves en fusion...
- C'est ce que vous croyez.
- Je sais, et vous le savez aussi bien que moi, tout ça va péter d'un moment à l'autre. Je veux être aux premières loges. Ça fait quinze ans que je traque ces ordures. J'ai payé, maintenant c'est mon tour. Ce n'est que justice. Voila ce que je vous propose : vous venez consulter mon dossier, je vous passe un putain de portable et dés que vous pouvez, vous m'appelez.
- Qu'est-ce qui vous garantit que je le ferai ?
- Vous êtes honnête, De Sprague, vous faites le malin et vous êtes suffisamment con pour penser que vous le contraire. Mais justement, comme vous êtes con, vous êtes honnête.
- Je vous renvoie le compliment. Je passe voir votre dossier.
J'enfilai ma veste et ouvrais la porte le l'appartement pour tomber nez à nez avec Kosecki entouré de quatre flics, dont deux en civils.
Il avait la tête du monsieur qui marche dans la merde, qui en a jusqu'aux genoux et qui ne voit pas la fin de la flaque.
- Bouge pas, Louis. On a un mandat de perquisition. Faut que je te fouille. Ces deux gars sont des services spéciaux.
- Moi, je trouve qu'ils sont sapés comme des maquereaux et qu'ils ont des têtes de maquereaux.
- Ferme là, rentre et ne fais pas le malin. Cette fois ci, t'a pas la main. On sait que c'est toi qui as visité Linda Zimmerman avant-hier, et on est quasiment certain que les cheveux trouvés chez elle sont ceux de Nancy Blondel.
Il avait l'air sérieux. J'obtempérai.
- Qu'est-ce que tu as trouvé chez la fille Zimmerman, Louis ?
- Un beau brin de fille, c'est tout.
- Tu mens. Je pense que tu as trouvé la bague et la mèche de cheveux.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça, Jo ? Tu savais que ça y était ou quoi ? A moins que ce ne soit tes deux maquereaux de service qui t'aient renseigné ? Depuis quand la police travaille-t'elle avec des barbouzes ?
- Tais-toi, Louis, où je te boucle.
- Jette-moi par la fenêtre, pendant que tu y es...
Son regard me fit comprendre que j'avais épuisé mon crédit. Je la bouclais.
Il me fouilla soigneusement sous le regard des deux spéciaux, puis ils s'attaquèrent à l'appartement, dans les détails et en abîmant le plus de choses possibles tout en restant dans les limites de l'accidentel. Je restais sans rien dire ni faire, et ils repartirent comme ils étaient venus : hautains, professionnels et méprisant. En sortant, Kosecki, qui devait se sentir encore plus humilié que moi se retourna :
- On a déjà fait ton bureau Louis.
- Je te fais confiance Jo, dés qu'il s'agit de se comporter comme un minable, tu te poses un peu là.
Il rentra la tête dans les épaules et s'en fût.
Je restai seul un moment à réfléchir. Que cherchaient-ils ? Des cheveux blonds et une bague. Il n'y avait pas de raisons pour que les flics soient tellement en retard sur moi. Ils avaient des moyens d'investigation autrement plus puissants que les miens. Mais que venaient faire les services spéciaux dans le coup ?
J'appelais Tania Blondel. Elle me répondit sur un ton plus aimable.
- Venez vers les trois heures. Papa sera sur le golf. Je vous attendrai au portail. Je ne crois pas que mon père vous tienne en très haute estime...
- En ce qui concerne ma côte dans la famille Blondel, je suis bien conscient d'être en chute libre.
- Je vous prie de bien vouloir excuser ma conduite de ce matin.
- Nous avons tous nos humeurs, mademoiselle Blondel. A tout à l'heure. Avec un peu de chance, je croiserai le chemin de votre belle-mère.

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