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Louise Music

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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE IV (3)

Cela lui prit cinq minutes. Je les passait à baver des ronds de chapeau.
Elle gara son Austin au milieu de la route et je fendis la foule sans avoir à lutter, dans un silence religieux. Le passage d'un corbillard n'aurait pas fait meilleur effet. Elle me demanda mon adresse, je la lui donnais et elle eut le bon goût de se taire et de conduire en souplesse jusqu'à ma porte d'immeuble.
Je la remerciais brièvement, poussait la portière et je me retrouvais dehors. La tête me tourna, et cette fois-ci fut la bonne. Je me sentis partir à dame, mes pieds se dérobèrent et je tombais dans les pommes. Mon dernier souvenir fut celui d'un bitume doux, souple, profond et chaud.
C'est avec cette même impression de faire la planche sur une masse mouvante, huileuse et tiède que je me réveillais. J'étais allongé sur mon lit, sous mon plafond, dans ma chambre et c'était une impression agréable. J'essayais de me redresser mais je me sentais cotonneux et lourd. Un verre d'eau était posé sur la table de chevet, je tentais de l'attraper et je ne réussis qu'à le faire tomber. La porte s'ouvrit, Linda Zimmerman apparut. Elle était vêtue de mon peignoir de bain, un ignoble chiffon blanc parsemé de Mickey, ramené par mon frére, d'une visite à Disneyland, il y a de nombreuses années. Sa tête était enserrée dans une serviette transformée, pour l'occasion en turban; l'ensemble était finalement plutôt cinématographique.
- Je me suis permis d'utiliser votre salle de bain, fit elle, avec un joli sourire.
C'était, à peu près, le dernier de mes soucis.
- Quelle heure est-il?
- Dix heures du soir.
- J'ai dormi tout ça ?
- J'ai fait venir un médecin. Il vous a donné des calmants. Vous n'auriez pas dû quitter la clinique. Je me suis installée dans votre salon pour la nuit.
- Pourquoi ?
- Pourquoi pas. Mark est dans le coma, l'hôpital refuse de nous laisser le voir, vous êtes un légume, je peux me rendre utile, et je ne me sens pas d'aller travailler, de toutes façons.
- Bon.
- Vous voyez, ça vous arrive de réfléchir. Vous avez faim ?
- Un peu.
- Votre frigo est vide. Je vais aller faire quelques courses. Un dénommé Vincent a téléphoné et un certain Max vous rappellera dés qu'il aura marié sa soeur.
- Changez de costume avant de passer chez l'épicier. J'ai une réputation, dans le coin.
- Je suis prête à parier qu'elle est mauvaise.
- Vous me fatiguez. Pouvez-vous me passer le téléphone?
Ce qu'elle fit.
J'attendais qu'elle sorte et j'attaquais le cadran.
- Allo, Vincent ?
- Bonjours Louis. Je suis content de t'avoir. On était inquiet, Marie et moi.
- Rien de bien important. Juste un truc pour me faire un peu de pub.
- C'est assez réussi. La prochaine fois, lésine sur le maquillage, tout ce sang rouge qui dégouline, ça fait toc... Les images à la télé laissent penser que t'es définitivement à refaire...
- Elles disent quoi les télés ?
- Tu veux un résumé ?
- Disons un résumé détaillé.
- Il y a un gars plus futé que les autres qui a de belles images de la bagarre. Le reste, c'est des commentaires. Rivers a pissé sur le cercueil de sa femme puis sur l'assistance, on a essayé de le maîtriser, il s'est débattu, il est tombé, son crâne a heurté le coin du cercueil, il est dans le coma. Il y a un coté vengeance posthume dans cette l'affaire qui excite tout le monde.
- Qu'est-ce qu'on voit sur les images ?
- Un début de bagarre entre une personne de dos et une autre de face, Rivers probablement, puis une dizaine de types qui se précipitent sur eux, et une bagarre générale. Je crois bien te reconnaître venant de la droite, un peu en retard mais vaillant...
- Merci. C'est très aimable. Est-ce qu'on voit Rivers tomber ?
- Pas vraiment. Le gars qui a filmé utilisait un grand angle. Les images sont grossies, et le piqué plutôt médiocre. Ils parait que les flics ont saisi une autre cassette vidéo, plus précise, mais ils démentent. Ils prétendent avoir visionné une trentaine de vidéos sans qu'aucune d'entre elle ne révèle quoi que ce soit.
- Est-ce qu'on parle de l'identité du gars sur lequel Rivers a pissé?
- Tu parles. Le neveu d'Andreotti. Tu connais le couplet officiel. Andros est un ami de Nancy et de la famille Blondel depuis de nombreuses années. Quand à Jules Andreotti, c'est un avocat d'affaire, en tant que tel il est appelé a fréquenter les mêmes cercles que Blondel, et toutes ces histoires de maffia, c'est une façon de s'en prendre, une fois de plus, à la communauté des immigrés Italiens.
- Personne ne brode la dessus ? Pas de fausses notes ?
- Pas encore. Sauf le père Rivers, qui dit carrément que son fils a été descendu par la maffia.
- Sans blague ?
- Ouais, le vieux à les dents. La mèche en bataille et l'oeil noir. Il va falloir autre chose qu'un pince-fesse à la présidence pour le dérider. D'autant que les médecins semblent réservés sur l'évolution de l'état de santé de son rejeton.
- Autre chose?
- Oui, mais ça, c'est pas encore à la télé.
- Quoi donc ?
- Tes analyses de sang. Strychnine et Valium.
- Tu en es sûr ?
- Aussi sûr qu'on peut l'être. A moins d'une manipulation dans les échantillons.
- C'est exclu.
- Alors ton gars se défonçait à la strychnine. A moins qu'on lui en ait refilé à son insu. Il y pas mal de strychnine et un peu de Valium.
- Ca aurait pu le tuer ?
- Ca dépend. Si ce qu'on a trouvé dans son sang est tout ce qu'il a ingurgité, non. Mais s'il a vomit dans la demi-heure qui a suivit l'absorption, une quantité plus ou moins importante de strychnine a pu être éliminée...
- Il y a une façon de savoir ?
- Aucune. Il aurait fallu analyser le vomi.
- Est-ce que le Valium a forcément été ingéré en même temps que la strychnine ?
- Non.
- Est-ce qu'on trouve des cachets de strychnine pure, ou est-ce que c'est une substance incluse dans certains médicaments ?
- Là, tu me colles. Appelle un toubib. Mon sentiment est que c'est d'une utilisation rare en médecine.
- Moi, c'est plutôt les toubibs qui me collent un peu trop, en ce moment.
- Sens de l'humour en hausse. Tu devrais te faire cogner plus souvent.
Parler avec Vincent m'avait remonté le moral. J'entendis la porte d'entrée s'ouvrir et, quelques instants plus tard, Linda Zimmerman se découpait dans le pas de porte de ma chambre. Elle avait décidément du talent pour s'habiller en homme. Que ce soit en Zoro ou dans un de mes costumes, les vêtements masculins lui donnaient des allures ambiguës. Cette vision acheva de me remonter le moral.
- Comment vous sentez-vous ?
- De mieux en mieux. Je crois que ça va aller. Vous pouvez lever le siège...
- On ne se débarrasse pas de moi si facilement. J'ai acheté de quoi cuisiner, et je vais cuisiner.
- Je ne voulais pas être désagréable. Est-ce que vous avez des nouvelles de Mark ?
- Son état est stationnaire.
- Que disent les médecins?
- Ils disent que son état est stationnaire. Son coeur bat, il est toujours inconscient, personne ne sait quand et comment il se sortira de là.
Subitement son regard était redevenu dur et butté.
- Je suis désolé.
- Non, Monsieur De Sprague, vous n'êtes désolé de rien du tout. Ce n'est pas votre genre.
- C'est vrai.
- Je préfère ça. Votre politesse sent le réchauffé. Vous n'êtes vraisemblable qu'en goujat.
- D'accord. Mais je ne vous ai rien demandé. Je vous remercie de votre aide. J'avais besoin d'un coup de main, vous me l'avez donné, merci. Des tas de gens, tous les jours, donnent des coups de main à d'autres gens, sans pour autant être des héros. Alors, si vous le voulez bien, restons-en là. Vous me ramènerez mon costume un de ces jours. Rentrez chez vous, couchez-vous et rêvez d'autre chose que de goujat...
Je me levais et je marchais jusqu'aux baies vitrées. Dehors, la nuit était tombée. La ville vomissait ses lumières. L'air climatisé donnait l'impression de vivre sous une bulle, comme dans un film de science-fiction. J'avais l'étrange impression d'être épuisé, vide, sans intérêt, et, dans le même temps, d'exister plus intensément que jamais.
Linda Zimmerman quitta la pièce, et je restais là, à contempler ma ville, cette ville que j'adorais et qui me brutalisait, celle qui était devenue ma compagne ultime, mon cauchemar et mon rêve. Quelques minutes plus tard, j'entendis que ça s'affairait dans la cuisine. L'odeur d'herbes de Provence et d'ail sauté, les bruits de casseroles, et les robinets qui coulent à flot ; ça faisait un bout de temps que je n'avais pas entendu ça chez moi.
Je passais dans la salle de bain. Je me sentais encore fragile et pas très assuré, mais la douche brûlante me fit du bien. Les restes de calmant contribuaient à me garder dans une douce torpeur. J'enfilais un pantalon, des chaussettes et une chemise et je me tamponnais les joues d'eau de Cologne, puis je rejoignais Linda Zimmerman dans la cuisine. Elle surveillait une cocotte ou mijotaient des crevettes, du riz et des légumes. Ça sentait l'huile d'olive, le piment.
- Gambas Bayou. Ça va vous réveiller, à moins que ça ne vous renvoie aussi sec au lit... Allez vous asseoir. Laissez-vous dorloter, vous voulez un verre de vin rosé?
- Oui merci. Avec des glaçons.
J'allais m'écrouler dans un fauteuil, et j'attendais que le repas soit prêt. C'était excellent, mais j'avais un peu de mal à faire illusion. Au bout d'un moment, elle s'en aperçut.
- A votre place, j'irais me coucher, vous avez l'air au bout du rouleau.
- Vous avez sans doute raison. Qu'allez-vous faire ?
- Vous emprunter votre divan. Je n'ai pas envie de rentrer chez moi, et j'ai laissé votre numéro à l'hôpital.
Je ne sais pas quelle tête je faisais, mais elle continua :
- Ne vous faites pas de mouron. Je ne suis pas du genre à me glisser dans le lit d'un homme dans votre état. Vous pouvez vous endormir tranquille...
De fait, je sombrais dans le sommeil plutôt qu'autre chose.

 

Suite

 

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