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Louise Music

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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE IV (2)

Mark Rivers, Tania, Louis et Charles Blondel s'avancèrent jusqu'à l'hôtel et restèrent un long moment, immobiles, têtes hautes, visages fermés, comme s'ils venaient de réaliser la réalité de la mort de celle qui, trois jours plus tôt, était encore des leurs. Des larmes se mirent à couler sur les joues de Tania.
Puis Mark Rivers recula de trois pas et les autres en firent de même. Pendant ce temps, le cortège, Rivers père en tête, s'était organisé en file d'attente pour le rituel des condoléances. Les ministres occupaient les premiers rangs, les barbouzes, les portes flingues et les gardes du corps s'étaient mis à l'écart et surveillaient nerveusement les environs. Max les avait rejoints.
Un employé des pompes funèbres donna le signal du départ. Les invités commencèrent à défiler, à s'incliner devant la dépouille, à se retourner, à serrer les mains, les épaules ou les visages de la famille et à s'en aller. Ce silence lourd et fabriqué, était couvert, par la litanie des lampes et des déclics, dans nos dos, cinquante mètres plus loin.
Sans trop savoir pourquoi, je m'approchais de l'oreille de Kosecki et je lui soufflais :
- Regarde ton conard de ministre, il marche, on dirait qu'il a chié dans son froc...
Ça fonctionna. Il pouffa et cacha son visage derrière sa main en me lançant un regard noir.
- Tu vois bien Joe, tu ne peux pas te passer de mon humour...
Il décida de ne pas poursuivre. Après avoir présenté leurs condoléances les gens se regroupaient en retrait puis, par petites grappes descendaient l'allée principale. On avait fait un bon tiers du programme quand Jules César Andréotti vint se recueillir. Paul Andros, son neveu le suivait. Mark Rivers ignora la main du vieil homme, s'avança vers le cercueil, ouvrit sa braguette et se mit à pisser dessus. La foule laissa échapper un unanime "ho" de surprise. Là dessus, Mark Rivers, le membre bien en main, un large sourire sur le visage, se retourna aussi sec vers Paul Andros et se mit à l'asperger d'urine. Rivers pissait remarquablement et sa stratégie fut appliquée avec talent. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire Andros, prit des allures de pissotière négligée et stupéfaite. Kosecki ouvrit la bouche comme un poisson à court d'eau et lâcha un "merde" plus désolé que virulent. Du côté des gardes du corps, ça s'agita sec. Les voyous d'Andreotti, suivis de quelques poulets en civil et de Max se mirent en mouvement. Rivers prit la meute sur le paletot, ce qui ne l'empêcha pas de se débattre et de tenter d'étrangler Paul Andros. J'étais là pour travailler, et le moins que je pouvais faire, était de me mêler à la bagarre. Je laissais sur place un Kosecki indécis et je fonçais dans le tas, avec la ferme intention de ne pas laisser ma part au chien, s'il était question d'égratigner, voir de franchement savatter, quelques maffiosi. Mais la partie de manivelle fut de courte durée. Les anges gardiens d'Andréotti avaient sorti les revolvers et distribuaient les coups de crosse en expert. J'en attrapais un sur la tempe, je m'écroulais par terre, et avant de tomber dans les pommes, j'eus le temps de réaliser que j'étais désormais considéré comme un ballon de football, à la disposition du tout à chacun. Il n'y a rien de plus déprimant et en même temps, presque rien qui puisse vous guérir aussi vite de la dépression.
Je me réveillais dans l'ambulance. Au volant, le gars s'amusait bien, et sa sirène ne valait rien de bon à mon mal de crâne. Ma tempe gauche me lançait et mes côtes me faisaient un mal de chien. Sur le brancard d'à côté, Mark Rivers semblait encore plus mal en point. Les yeux fermés, le visage en sang, le nez éclaté, il respirait difficilement. Il s'était pissé dessus et ça sentait l'urine. Un infirmier tentait malgré les cahots de lui installer une perfusion. J'en avais assez vu, et je me laissai partir dans les vapes.
Je me réveillais pour la troisième fois dans une chambre claire, fraîche et agréable. J'avais une aiguille dans le bras et un bocal à perfusion au-dessus de la tête. J'attendis sans bouger pendant un bon quart d'heure. Je me sentais vaseux mais pas si mal.
Un infirmier rentra et se mit à vérifier la perfusion. Il remarqua mes yeux ouverts et me demanda comment je me sentais. Je rassemblais mes esprits et je réussis à faire le malin.
- En pleine forme. Quand est-ce qu'on mange ?
- Vous avez raté le repas de midi. Mais vous ne perdez rien pour attendre. Ce soir, c'est filets de merlan-purée.
- Vous plaisantez, j'ai du pain sur la planche, moi. Où sont mes affaires ?
- C'est vous, le plaisantin, me fit-il d'un air bonhomme. Je suis sûr que c'était un beau combat, mais je suis tout aussi certain que vous êtes loin de l'avoir gagné.
J'essayais de me lever et je ne réussis qu'à me faire tourner la tête. Je la laissai retomber sur l'oreiller et je montrai la transfusion des yeux.
- C'est quoi ça ?
- Un antidouleur et du sucre. Vous avez trois côtes cassées et presque le double de fêlées. C'est plus facile de compter les endroits ou vous n'avez pas de bleus que le contraire, et vous avez pris un sale coup à la tempe. Si je coupe ce truc, dans deux heures, vous appellerez votre mère pour qu'elle vous reprenne la vie qu'elle vous a donné. Sans compter qu'il y a un flic devant votre porte. Alors restez sage. D'autant que l'infirmière de nuit est un véritable canon. J'en connais qui se feraient hospitaliser rien que pour elle. Remarquez, vu l'état de vos roubignoles....
Je me contentais de fermer les yeux. Quand je les ouvrais, il était cinq heures de l'après-midi.
J'avais soif. Je réussissais non sans mal à m'asseoir sur le lit et à actionner la sonnerie d'appel. Mon ange gardien arriva cinq minutes plus tard.
- On dirait que ça va mieux. Qu'est-ce que vous voulez ?
- J'ai faim, j'ai soif, et je voudrais parler au poulet, là, dehors.
- Je ne suis pas certain qu'il soit doué de parole.
- Je veux bien essayer quand même.
Il me laissa, revint avec une bouteille d'eau plate et un verre, et m'annonça que le cerbère ne parlait pas, mais qu'un flic viendrait bientôt.
Une demi-heure plus tard, c'est Kosecki qui poussa la porte. Il avait l'air soucieux et rien que cela me fit me sentir un peu plus mariolle. Il s'approcha du lit, me considéra d'un oeil professionnel et finalement, murmura, en connaisseur :
- Bon Dieu, t'as reçu ...
- Tu m'étonnes. C'est tes putains de flics qui ont fait le boulot.
- Recommence pas à me casser les couilles, Louis.
- Je t'emmerde, Jo. C'est pas le Saint Esprit qui a essuyé ses godasses sur mes côtes. Comment va Rivers ?
Il laissa un peu de silence.
- Pas bien.
- C'est à dire.
- Il est inconscient.
- Tu veux dire quoi ? Qu'il est dans le coma ?
Il laissa à nouveau du silence.
- Quelque chose comme ça. Dans la bagarre, il a pris un mauvais coup.
- Mon cul. Il n'y a pas eu de bagarre. Juste un lynchage en règle.
- Si tu t'imagines que le premier maboul venu peu pisser à la gueule du monde sans se faire marcher dessus, tu rêves...
Je me levais. La chambre tournait assez vite pour me donner le vertige. J'étais en slip et j'avais froid. J'essayais d'aller vers la porte.
- Ou tu vas ? me fit Kosecki
- Je me tire d'ici. Ça pu l'éther.
- En slip ?
- Le cul a l'air, s'il le faut.
Il décida de ne pas contrarier un moribond et me montra une porte de placard du menton.
- Prends le temps de t'habiller. A moitié nu comme ça, t'es foutu de dégoûter l'humanité de l'amour.
Le placard hébergeait mon costume en Tergal. Ça me prit dix bonnes minutes, mais je réussissais à passer chemise, pantalon et veste. J'abandonnais les chaussettes et j'enfilais les chaussures.
Kosecki poussa l'amabilité jusqu'à m'ouvrir la porte. Je me retrouvais en face d'un long couloir et je décidais que la sortie était à droite. Ça tanguait ferme, mais j'arrivais devant deux portes battantes que je poussais pour déboucher en pleine lumière.
Le hall de l'hôpital, immense et violemment éclairé, se mit à vaciller et c'est Max qui me sauva de la chute libre sur le dallage de marbre. Il me soutint jusqu'à une chaise vacante, s'absenta le temps de ramener un verre d'eau et tout en me le proposant, dressa un constat lucide de mon état.
- Tu as pris, me fit-il, l'air concerné.
Il s'en était mieux sorti que moi, mais pas tant que ça. Son front présentait une belle et large bande d'albuplast rose.
- Tu m'as l'air en forme, lui fis-je.
- A peu prés. Ça va aller ?
- Je crois.
- Tu devrais peut-être rester un peu en observation, tu ressembles à une vieille poubelle.
- C'est gentil à toi. Il faut que je rentre chez moi.
- Je te raccompagne ?
- Non, j'ai besoin de toi, tu as mieux à faire.
Je lui expliquai ce que j'attendais de lui, et je me levais. Le hall faisait bien cent mètres de long et je réussissais à le traverser sans me vautrer. Le hic, c'est que, dehors, l'air était irrespirable. J'accusais le coup. L'entrée de l'hôpital était gardée par une cohorte de flics. Presque autant de photographes attendaient de l'autre coté des barrières. Comme personne n'avait rien d'autre à faire, les flics regardaient la presse, et la presse photographiait les flics. Finalement, tout le monde passait une après midi plutôt fumante, et mon arrivée la corsa encore un peu. Quatre-vingts kilos de viande malmenée en train de tituber sous sa chaleur, ça valait bien quelques flashs et personne ne s'en priva. Je restais un instant cloué en pleine lumière comme un papillon, et j'aperçu Linda Zimmerman qui grillait une cigarette, appuyée contre le mur, du côté sécurisé des barrières. Elle fût aussi surprise que moi, et comme il y a des jours comme ça, ou vous inspirez la pitié à la terre entière, elle fit quelques pas dans ma direction, l'air passablement contrariée ou inquiète.
- Mon Dieu, vous vous êtes fait massacrer...
- Juste un peu, Mademoiselle Zimmerman. Juste un peu...
- Vous ne devriez pas rester là...
- Merci du conseil, je m'apprêtais justement à rentrer à la maison.
Là dessus, mes jambes me lâchèrent et je ne réussis à tenir debout qu'en m'appuyant sur le mur.
- Il faut vous allonger. Laissez-moi vous aider.
- Non merci. Il faut que je rentre chez moi.
Elle réfléchit un instant.
- J'ai ma voiture. Je vais vous conduire.
- Non, je vous remercie.
- Arrêtez de faire le malin. La seule chose que vous allez réussir à faire, c'est tomber dans les pommes et vous retrouver hospitalisé pour de bon.
Elle avait raison. j'acquiesçai et elle le prit comme une reddition.
- Attendez-moi là, je vais chercher ma voiture.

 

Suite

 

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