Mark Rivers, Tania, Louis et Charles Blondel s'avancèrent jusqu'à
l'hôtel et restèrent un long moment, immobiles, têtes
hautes, visages fermés, comme s'ils venaient de réaliser
la réalité de la mort de celle qui, trois jours plus tôt,
était encore des leurs. Des larmes se mirent à couler
sur les joues de Tania.
Puis Mark Rivers recula de trois pas et les autres en firent de même.
Pendant ce temps, le cortège, Rivers père en tête,
s'était organisé en file d'attente pour le rituel des
condoléances. Les ministres occupaient les premiers rangs, les
barbouzes, les portes flingues et les gardes du corps s'étaient
mis à l'écart et surveillaient nerveusement les environs.
Max les avait rejoints.
Un employé des pompes funèbres donna le signal du départ.
Les invités commencèrent à défiler, à
s'incliner devant la dépouille, à se retourner, à
serrer les mains, les épaules ou les visages de la famille et
à s'en aller. Ce silence lourd et fabriqué, était
couvert, par la litanie des lampes et des déclics, dans nos dos,
cinquante mètres plus loin.
Sans trop savoir pourquoi, je m'approchais de l'oreille de Kosecki et
je lui soufflais :
- Regarde ton conard de ministre, il marche, on dirait qu'il a chié
dans son froc...
Ça fonctionna. Il pouffa et cacha son visage derrière
sa main en me lançant un regard noir.
- Tu vois bien Joe, tu ne peux pas te passer de mon humour...
Il décida de ne pas poursuivre. Après avoir présenté
leurs condoléances les gens se regroupaient en retrait puis,
par petites grappes descendaient l'allée principale. On avait
fait un bon tiers du programme quand Jules César Andréotti
vint se recueillir. Paul Andros, son neveu le suivait. Mark Rivers ignora
la main du vieil homme, s'avança vers le cercueil, ouvrit sa
braguette et se mit à pisser dessus. La foule laissa échapper
un unanime "ho" de surprise. Là dessus, Mark Rivers,
le membre bien en main, un large sourire sur le visage, se retourna
aussi sec vers Paul Andros et se mit à l'asperger d'urine. Rivers
pissait remarquablement et sa stratégie fut appliquée
avec talent. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire Andros,
prit des allures de pissotière négligée et stupéfaite.
Kosecki ouvrit la bouche comme un poisson à court d'eau et lâcha
un "merde" plus désolé que virulent. Du côté
des gardes du corps, ça s'agita sec. Les voyous d'Andreotti,
suivis de quelques poulets en civil et de Max se mirent en mouvement.
Rivers prit la meute sur le paletot, ce qui ne l'empêcha pas de
se débattre et de tenter d'étrangler Paul Andros. J'étais
là pour travailler, et le moins que je pouvais faire, était
de me mêler à la bagarre. Je laissais sur place un Kosecki
indécis et je fonçais dans le tas, avec la ferme intention
de ne pas laisser ma part au chien, s'il était question d'égratigner,
voir de franchement savatter, quelques maffiosi. Mais la partie de manivelle
fut de courte durée. Les anges gardiens d'Andréotti avaient
sorti les revolvers et distribuaient les coups de crosse en expert.
J'en attrapais un sur la tempe, je m'écroulais par terre, et
avant de tomber dans les pommes, j'eus le temps de réaliser que
j'étais désormais considéré comme un ballon
de football, à la disposition du tout à chacun. Il n'y
a rien de plus déprimant et en même temps, presque rien
qui puisse vous guérir aussi vite de la dépression.
Je me réveillais dans l'ambulance. Au volant, le gars s'amusait
bien, et sa sirène ne valait rien de bon à mon mal de
crâne. Ma tempe gauche me lançait et mes côtes me
faisaient un mal de chien. Sur le brancard d'à côté,
Mark Rivers semblait encore plus mal en point. Les yeux fermés,
le visage en sang, le nez éclaté, il respirait difficilement.
Il s'était pissé dessus et ça sentait l'urine.
Un infirmier tentait malgré les cahots de lui installer une perfusion.
J'en avais assez vu, et je me laissai partir dans les vapes.
Je me réveillais pour la troisième fois dans une chambre
claire, fraîche et agréable. J'avais une aiguille dans
le bras et un bocal à perfusion au-dessus de la tête. J'attendis
sans bouger pendant un bon quart d'heure. Je me sentais vaseux mais
pas si mal.
Un infirmier rentra et se mit à vérifier la perfusion.
Il remarqua mes yeux ouverts et me demanda comment je me sentais. Je
rassemblais mes esprits et je réussis à faire le malin.
- En pleine forme. Quand est-ce qu'on mange ?
- Vous avez raté le repas de midi. Mais vous ne perdez rien pour
attendre. Ce soir, c'est filets de merlan-purée.
- Vous plaisantez, j'ai du pain sur la planche, moi. Où sont
mes affaires ?
- C'est vous, le plaisantin, me fit-il d'un air bonhomme. Je suis sûr
que c'était un beau combat, mais je suis tout aussi certain que
vous êtes loin de l'avoir gagné.
J'essayais de me lever et je ne réussis qu'à me faire
tourner la tête. Je la laissai retomber sur l'oreiller et je montrai
la transfusion des yeux.
- C'est quoi ça ?
- Un antidouleur et du sucre. Vous avez trois côtes cassées
et presque le double de fêlées. C'est plus facile de compter
les endroits ou vous n'avez pas de bleus que le contraire, et vous avez
pris un sale coup à la tempe. Si je coupe ce truc, dans deux
heures, vous appellerez votre mère pour qu'elle vous reprenne
la vie qu'elle vous a donné. Sans compter qu'il y a un flic devant
votre porte. Alors restez sage. D'autant que l'infirmière de
nuit est un véritable canon. J'en connais qui se feraient hospitaliser
rien que pour elle. Remarquez, vu l'état de vos roubignoles....
Je me contentais de fermer les yeux. Quand je les ouvrais, il était
cinq heures de l'après-midi.
J'avais soif. Je réussissais non sans mal à m'asseoir
sur le lit et à actionner la sonnerie d'appel. Mon ange gardien
arriva cinq minutes plus tard.
- On dirait que ça va mieux. Qu'est-ce que vous voulez ?
- J'ai faim, j'ai soif, et je voudrais parler au poulet, là,
dehors.
- Je ne suis pas certain qu'il soit doué de parole.
- Je veux bien essayer quand même.
Il me laissa, revint avec une bouteille d'eau plate et un verre, et
m'annonça que le cerbère ne parlait pas, mais qu'un flic
viendrait bientôt.
Une demi-heure plus tard, c'est Kosecki qui poussa la porte. Il avait
l'air soucieux et rien que cela me fit me sentir un peu plus mariolle.
Il s'approcha du lit, me considéra d'un oeil professionnel et
finalement, murmura, en connaisseur :
- Bon Dieu, t'as reçu ...
- Tu m'étonnes. C'est tes putains de flics qui ont fait le boulot.
- Recommence pas à me casser les couilles, Louis.
- Je t'emmerde, Jo. C'est pas le Saint Esprit qui a essuyé ses
godasses sur mes côtes. Comment va Rivers ?
Il laissa un peu de silence.
- Pas bien.
- C'est à dire.
- Il est inconscient.
- Tu veux dire quoi ? Qu'il est dans le coma ?
Il laissa à nouveau du silence.
- Quelque chose comme ça. Dans la bagarre, il a pris un mauvais
coup.
- Mon cul. Il n'y a pas eu de bagarre. Juste un lynchage en règle.
- Si tu t'imagines que le premier maboul venu peu pisser à la
gueule du monde sans se faire marcher dessus, tu rêves...
Je me levais. La chambre tournait assez vite pour me donner le vertige.
J'étais en slip et j'avais froid. J'essayais d'aller vers la
porte.
- Ou tu vas ? me fit Kosecki
- Je me tire d'ici. Ça pu l'éther.
- En slip ?
- Le cul a l'air, s'il le faut.
Il décida de ne pas contrarier un moribond et me montra une porte
de placard du menton.
- Prends le temps de t'habiller. A moitié nu comme ça,
t'es foutu de dégoûter l'humanité de l'amour.
Le placard hébergeait mon costume en Tergal. Ça me prit
dix bonnes minutes, mais je réussissais à passer chemise,
pantalon et veste. J'abandonnais les chaussettes et j'enfilais les chaussures.
Kosecki poussa l'amabilité jusqu'à m'ouvrir la porte.
Je me retrouvais en face d'un long couloir et je décidais que
la sortie était à droite. Ça tanguait ferme, mais
j'arrivais devant deux portes battantes que je poussais pour déboucher
en pleine lumière.
Le hall de l'hôpital, immense et violemment éclairé,
se mit à vaciller et c'est Max qui me sauva de la chute libre
sur le dallage de marbre. Il me soutint jusqu'à une chaise vacante,
s'absenta le temps de ramener un verre d'eau et tout en me le proposant,
dressa un constat lucide de mon état.
- Tu as pris, me fit-il, l'air concerné.
Il s'en était mieux sorti que moi, mais pas tant que ça.
Son front présentait une belle et large bande d'albuplast rose.
- Tu m'as l'air en forme, lui fis-je.
- A peu prés. Ça va aller ?
- Je crois.
- Tu devrais peut-être rester un peu en observation, tu ressembles
à une vieille poubelle.
- C'est gentil à toi. Il faut que je rentre chez moi.
- Je te raccompagne ?
- Non, j'ai besoin de toi, tu as mieux à faire.
Je lui expliquai ce que j'attendais de lui, et je me levais. Le hall
faisait bien cent mètres de long et je réussissais à
le traverser sans me vautrer. Le hic, c'est que, dehors, l'air était
irrespirable. J'accusais le coup. L'entrée de l'hôpital
était gardée par une cohorte de flics. Presque autant
de photographes attendaient de l'autre coté des barrières.
Comme personne n'avait rien d'autre à faire, les flics regardaient
la presse, et la presse photographiait les flics. Finalement, tout le
monde passait une après midi plutôt fumante, et mon arrivée
la corsa encore un peu. Quatre-vingts kilos de viande malmenée
en train de tituber sous sa chaleur, ça valait bien quelques
flashs et personne ne s'en priva. Je restais un instant cloué
en pleine lumière comme un papillon, et j'aperçu Linda
Zimmerman qui grillait une cigarette, appuyée contre le mur,
du côté sécurisé des barrières. Elle
fût aussi surprise que moi, et comme il y a des jours comme ça,
ou vous inspirez la pitié à la terre entière, elle
fit quelques pas dans ma direction, l'air passablement contrariée
ou inquiète.
- Mon Dieu, vous vous êtes fait massacrer...
- Juste un peu, Mademoiselle Zimmerman. Juste un peu...
- Vous ne devriez pas rester là...
- Merci du conseil, je m'apprêtais justement à rentrer
à la maison.
Là dessus, mes jambes me lâchèrent et je ne réussis
à tenir debout qu'en m'appuyant sur le mur.
- Il faut vous allonger. Laissez-moi vous aider.
- Non merci. Il faut que je rentre chez moi.
Elle réfléchit un instant.
- J'ai ma voiture. Je vais vous conduire.
- Non, je vous remercie.
- Arrêtez de faire le malin. La seule chose que vous allez réussir
à faire, c'est tomber dans les pommes et vous retrouver hospitalisé
pour de bon.
Elle avait raison. j'acquiesçai et elle le prit comme une reddition.
- Attendez-moi là, je vais chercher ma voiture.
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