Elle n'était plus là au réveil, et sans l'oreiller,
resté sur le divan, j'aurai pu croire avoir rêvé.
Je manquai de sommeil mais je me sentais plutôt vaillant, pour
un type qui se préparait à un enterrement.
Il était neuf heures et demi quand j'arrivais devant le portail
des Blondel. La place était mieux surveillé que le lait
sur le feu.
Je laissais mon auto sur le boulevard. Je mis vingt bonnes minutes pour
passer la sécurité, et un quart d'heures de plus pour
arriver devant une petite chapelle entourée d'arbres. La salle
était déjà presque pleine. Je me débrouillais
pour trouver une place sur le côté, contre un pilier, ce
qui me permettait de surveiller l'assemblée, tout en ayant l'air
de me concentrer sur la cérémonie.
Nancy Blondel partait pour l'autre monde accompagné d'une foulle
étrange et composite. Des employés de maisons, des jardiniers,
mais aussi deux ministres, un préfet, quelques milliardaires,
des gens de la famille, ou des intimes moins fortunés, une poignée
d'artistes, aucune presse, si ce n'est le chroniqueur mondain d'un hebdomadaire
tout en couleur, Kosecki entouré de quelques flics en habits
du dimanche, c'est-à-dire déguisé en pingouins,
et tout un tas de personnes, qui m'étaient inconnues ou anonymes,
sans être pour autant n'importe qui, s'entassaient et tendaient
le coup pour voir ou être vu. Car c'était là le
genre d'enterrement à ne rater sous aucun prétexte et
l'assistance était triée sur le volet. La famille proche
était impeccablement noire, de la tête aux pieds. A côté
de Louis Blondel, impavide, au milieu du petit cercle de la famille,
Mark River, blanc comme un linge et les yeux rougis, semblait ne tenir
debout que par l'amidon de son col. Son père se tenait près
de lui, tendu, masquant mal sa fatigue. Max était juste derrière,
il me fit un clin d'oeil auquel je ne répondis pas.
Le fond de la petite église mit une demi-heure à se remplir.
Le curé souhaita la bienvenue et remercia l'assistance puis il
parla de l'amour, de l'injustice devant la vie et la mort, de la foi
et de Dieu. Il y avait, comme dans tous les enterrements, quelque chose
d'irréel, un cri de haine ou de douleur qui n'arrivait pas à
sortir, et que pourtant on entendait plus fort que les litanies du prêtre.
J'avais une irrésistible envie de me carapater, et en même
temps j'étais collé à mon pilier, comme un papillon
naturalisé à son épingle, fasciné.
Tania Blondel était au premier rang, entre son père et
son oncle, droite comme un i, vêtue d'un tailleur strict. Elle
regardait fixement devant elle, et je devais faire des efforts pour
détacher mon regard de son profil. Kosecki avait la tête
des mauvais jours. Il regardait nerveusement de droite à gauche,
tout en évitant de s'attarder sur le petit groupe des ministres
et autres politiques, ou trônait, l'air encore plus crétin
qu'à la télévision, la haute stature à la
peau tannée de Drummont, son ministre de l'intérieur.
Sur la droite de la nef, quasiment dans mon dos, Jules César
Andreotti et un jeune homme qui devait être Paul Andros, son neveu,
étaient cernés de quatre ou cinq portent flingue, qui
avaient l'air de ce qu'ils étaient : des casses cous enfouraillés
jusqu'aux dents. Entre les flics, la sécurité des Blondels,
les gardes du corps d'Andreotti et les services spéciaux qui
protégeaient les politiques, la petite chapelle pouvait se vanter
d'abriter un arsenal digne d'armer un porte avion de taille respectable.
La cérémonie fut sinistre. Posé au pied de l'autel
de pierre blanche, le petit cercueil de bois noir surmonté d'un
bouquet de roses rouges, semblait bien solitaire. Au milieu de tant
d'émotion parfaitement contenue, le seul qui se donnait le droit
de montrer un peu d'humanité était Mark Rivers. Il semblait
sur le point de tourner de l'oeil. Je me glissais discrètement
dehors au milieu des prières, et mal m'en prit, car j'étais
à peine arrivé à l'air libre que Koseki me tombait
sur le paletot. Il brandissait l'édition du Tribune de la matinée
et il ne me laissa pas le temps de respirer. J'acceptais le cadeau et
je dépliais le journal. Sous un titre racoleur, une photo prenait
toute la colonne de gauche, : "Affaire Blondel : la fin d'un empire
?". La photo était plutôt réussie, elle datait
de quelques années, mais j'y étais à mon avantage.
J'affichais la tête du dur à cuire prêt à
prendre sous ses ailes tous les orphelins et toutes les veuves du patelin.
L'article aussi, en quelque sorte, était plutôt à
mon avantage. Sauf peut-être, que Kosecki semblait vouloir en
faire une affaire personnelle. En gros, j'étais le détective
privé qui, au mépris de l'ordre établi et au risque
de se mettre la police à dos, osait enquêter sur la famille
Blondel et ses turpitudes. C'était bien vu. Et c'était
signé Verhove.
Kosecki ne me laissa pas le temps de finir le papier et me l'arracha
des mains.
- Tu t'es foutu de ma gueule...
C'était une affirmation. J'y répondis comme je pus.
- Non
- Vas te faire foutre, enfoiré, me fit il. Il m'attrapa par le
col du veston et se mit à me secouer. Le bouton de ma chemise
sauta, mais ce fut sans effet devant l'importance de son indignation.
Nous étions seuls, Kosecki faisait vingt-cinq bons kilos de mieux
que moi, et je ne voyais de toute façon aucune bonne manière
de cogner sur un représentant de l'ordre établi. Je fis
donc ce que j'avais à faire. Je me relâchais et j'attendais
que ça lui passe.
Ce qui, finalement, vint assez vite. L'heure des reproches avait sonné.
- On avait conclu un marché, Louis...
- Je l'ai respecté Joe.
- Mon cul, t'as rien respecté du tout. Tu passes ta vie avec
ce fumier de Verhove. Tu couches avec la presse...
- Pour qui tu te prends, Jo ? On n'est pas marié, que je sache.
Aucune des informations que tu m'as données n'a été
divulguée. Et tu le sais parfaitement. Il n'y a rien de nouveau
dans ce papier. C'est une provocation qui te prend comme tête
de Turc. Mais je cherche, je fouine, je me renseigne, et dans l'état
actuel des choses ont dirait que la presse en sait plus que toi. Donc
je vais voir la presse.
- Tu insinues que la police ne cherche pas ?
- J'insinue que tu es un con.
- Tu devrais faire gaffe. Tu marches sur des sables mouvants.
- OK, je retire. Mais si vous autres, vous pouvez vous contenter d'attendre,
bien posés sur vos fesses, que l'ADN vous livre le coupable,
moi je ne peux pas faire de même. Faut que je bosse. Et je ne
te parle pas de ceux qui pensent que tu peignes la girafe, pendant que
ton ministre hésite entre sacrifier une célébrité
ou un milliardaire...
Kosecki me sortit son air le plus rusé. Il venait de retrouver
le manche de la cognée, et même si j'étais celui
qui le lui avait tendu, il ne minauda pas.
- Y'a pas photo, m'annonça-t'il avec son plus beau sourire. Dés
la fin de l'inhumation, j'attends pas que ton client sèche ses
larmes de crocodile, je le boucle. Et je te donne l'autorisation de
lui annoncer la nouvelle.
- Voila qui est courageux. C'est un coup à me faire augmenter.
- Non mon pote, il n'y a rien de courageux là-dedans. Ce serait
faire le contraire qui serait con. On sait que Rivers était dans
le coin quand sa femme y est passée, on sait que personne n'a
pénétré chez les Blondel dans ces heures, on sait
que Rivers porte sur le visage les traces d'une bagarre avec une femme,
on sait qu'à l'heure du crime, il était chez lui et on
sait à qui, à peu près à la même heure,
histoire sans doute de se fabriquer un alibi, il a téléphoné.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- A sa soeur. Ou si tu préfère sa demie soeur. Elle travaille
comme hôtesse au Hot One. Il s'était bien gardé
de le crier sur les toits, ton client. Linda Zimmerman. Ça te
dit quelque chose ?
J'essayais d'afficher autre chose qu'une tête de parfait ahuri.
- Je tombe des nues.
- Ouais. Je veux bien faire comme si je te croyais... On s'est pointé
chez elle au petit matin. Elle avoue que c'est bien elle que Mark Rivers
a appelée. Elle prétend qu'il voulait savoir comment était
l'ambiance dans le club. Ça aussi je veux bien essayer d'y couper.
Mais c'est quand même une drôle de fille. Elle dit qu'elle
est étudiante, qu'elle vit seule. Il y a chez elle des tas d'affaires
qui appartiennent à son frère. Donc ils sont plus proches
qu'ils le disent. Encore plus étrange, on a retrouvé un
chemisier déchiré, au pied du lit. T'en connais beaucoup
des filles qui se déshabillent en déchirant leurs fringues,
toi ?
- Pas beaucoup et pas assez.
- Sur ce point au moins, on est d'accord. La tigresse, ça manque.
En attendant, c'est pas tout. On a retrouvé aussi quelques cheveux
blonds sur la table du salon. Des cheveux coupés. Or cette fille
est brune... Les voisins d'en dessous prétendent qu'il y a eu
des éclats de voix chez elle, vers les trois heures du matin.
Il y a même une vieille qui dit avoir vu quelqu'un d'étranger
à l'immeuble roder dans les escaliers, autour de la même
heure. Sans compter que, selon la vieille, les volets de chez cette
Zimmerman étaient fermés ce matin pour la première
fois depuis qu'elle habite dans l'immeuble. Mais cette Linda Zimmerman,
elle prétend que la vieille est folle. Ce qui est probablement
vrai, de toutes façons. Qu'est-ce que tu dis de tout ça
?
- Je suis à genoux d'admiration. Tu es le plus grand flic du
monde.
- Je t'emmerde, Louis. Avec tous tes diplômes, tes jolies phrases
et le reste, t'es pas mieux que les autres. La description qu'a donnée
la petite vieille du rôdeur, elle ressemble bougrement à
la tienne. T'es sûr d'avoir rien à me dire, enfoiré
de mes deux ?
Sous ses airs de bouledogue, Kosecki cachait plutôt un bon fond,
et ses colères survenaient en général juste avant
de subites dépressions, qui le menaient au bord des larmes. Quand
il prenait son air de chien battu, c'est qu'on était en train
de lui faire de la peine. Nous étions dans ce type de situation.
Au bout du compte, Kosecki m'aimait bien, il se doutait que j'étais
en train de lui faire un enfant dans le dos, ça le rendait triste,
et moi je me sentais comme un vrai salaud.
- J'ai besoin d'une demi-journée, Jo. Donne-moi quelques heures.
- Je te donne rien, Louis. Tu prends ce que tu veux, de toutes façons.
Tu te crois malin et tu nous prends pour des cons, sous prétexte
qu'on a un boulot régulier. Mais en dehors du fait que t'as pris
un paquet de mômes la main dans le sac, en train de piquer des
bonbons chez l'épicier du coin, t'es un minable intégral
doublé d'un hypocrite. Ne viens pas me demander un service, tu
sauras pourquoi je te jette.
Il tourna les talons et me laissa là, avec mes sentiments de
culpabilité. J'étais en plein cagnard, pétrifié
et en plus je risquais l'insolation. Dieu me sauva. Les portes de la
chapelle s'ouvrirent, l'assistance commença à sortir et
à se rassembler un peu à l'écart de l'entrée.
Puis, le cercueil, soulevé par quatre porteurs et suivit de la
famille, fut déposé dans une limousine noire. Le cortège
s'ébranla doucement. Je pris un peu d'avance, regagnais ma voiture
et parcourais les deux kilomètres qui nous séparaient
du cimetière. L'endroit subissait un véritable état
de siège. Les forces de police étaient fort nombreuses
mais peut-être pas en aussi grand nombre que les photographes,
caméramans et autres reporters. Au milieu de tout ça,
quelques centaines de curieux étaient venues voir comment les
riches enterraient leurs morts. Sans compter que quelques célébrités
allaient pimenter le spectacle. Faute de pouvoir interdire le cimetière,
qui était immense, les flics avaient bouclé tout le coin
qui entourait le caveau des Blondel. Résultat ; cent mètres
autour de l'imposant monument funéraire aux allures de mausolée,
chaque tombe, chaque croix, chaque arbuste était hérissé
d'objectifs et de zooms. Kosecki et ses assistants avaient entamé
le même mouvement que le mien, et ils remontaient l'allée
principale du cimetière vingt cinq mètres devant moi.
Je hâtais le pas et je me glissais en queue de peloton. Mon stratagème
fonctionna et je passais ainsi l'ultime barrage. Je suivais Kosecki
dans le cercle interdit et je me mettais à ses côtés,
à quelques mètres en retrait sur la droite de la sépulture.
Il s'aperçut de ma présence, me regarda froidement et
tourna la tête ostensiblement, de l'autre coté. Une sorte
d'hôtel bas, recouvert d'un drap blanc, avait été
installé devant la porte du caveau et attendait le cercueil.
Le corbillard arriva, suivit du cortège. Quatre assesseurs ouvrirent
les portes arrière avant d'en extraire le cercueil. Ils le portèrent
sur quelques mètres avant de le poser sur l'hôtel. Tout
se passait lentement, avec minutie et méthode et je commençais
à me demander ce que j'étais venu faire ici, voyeur privilégié
au milieu des voyeurs. D'autant que le soleil se remettait à
cogner sec, et que le costume de Tergal noir, ça n'a jamais été
indiqué pour les positions statiques en pleine canicule.
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