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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE IV (1)

"Ils disent que c'est un lundi de pluie,
mais Mardi n'est pas mieux
Mercredi est pire
Et Jeudi si triste
Les aigles volent le vendredi"
(Stormy Monday - T. Bone Walker)



Elle n'était plus là au réveil, et sans l'oreiller, resté sur le divan, j'aurai pu croire avoir rêvé.
Je manquai de sommeil mais je me sentais plutôt vaillant, pour un type qui se préparait à un enterrement.
Il était neuf heures et demi quand j'arrivais devant le portail des Blondel. La place était mieux surveillé que le lait sur le feu.
Je laissais mon auto sur le boulevard. Je mis vingt bonnes minutes pour passer la sécurité, et un quart d'heures de plus pour arriver devant une petite chapelle entourée d'arbres. La salle était déjà presque pleine. Je me débrouillais pour trouver une place sur le côté, contre un pilier, ce qui me permettait de surveiller l'assemblée, tout en ayant l'air de me concentrer sur la cérémonie.
Nancy Blondel partait pour l'autre monde accompagné d'une foulle étrange et composite. Des employés de maisons, des jardiniers, mais aussi deux ministres, un préfet, quelques milliardaires, des gens de la famille, ou des intimes moins fortunés, une poignée d'artistes, aucune presse, si ce n'est le chroniqueur mondain d'un hebdomadaire tout en couleur, Kosecki entouré de quelques flics en habits du dimanche, c'est-à-dire déguisé en pingouins, et tout un tas de personnes, qui m'étaient inconnues ou anonymes, sans être pour autant n'importe qui, s'entassaient et tendaient le coup pour voir ou être vu. Car c'était là le genre d'enterrement à ne rater sous aucun prétexte et l'assistance était triée sur le volet. La famille proche était impeccablement noire, de la tête aux pieds. A côté de Louis Blondel, impavide, au milieu du petit cercle de la famille, Mark River, blanc comme un linge et les yeux rougis, semblait ne tenir debout que par l'amidon de son col. Son père se tenait près de lui, tendu, masquant mal sa fatigue. Max était juste derrière, il me fit un clin d'oeil auquel je ne répondis pas.
Le fond de la petite église mit une demi-heure à se remplir. Le curé souhaita la bienvenue et remercia l'assistance puis il parla de l'amour, de l'injustice devant la vie et la mort, de la foi et de Dieu. Il y avait, comme dans tous les enterrements, quelque chose d'irréel, un cri de haine ou de douleur qui n'arrivait pas à sortir, et que pourtant on entendait plus fort que les litanies du prêtre. J'avais une irrésistible envie de me carapater, et en même temps j'étais collé à mon pilier, comme un papillon naturalisé à son épingle, fasciné.
Tania Blondel était au premier rang, entre son père et son oncle, droite comme un i, vêtue d'un tailleur strict. Elle regardait fixement devant elle, et je devais faire des efforts pour détacher mon regard de son profil. Kosecki avait la tête des mauvais jours. Il regardait nerveusement de droite à gauche, tout en évitant de s'attarder sur le petit groupe des ministres et autres politiques, ou trônait, l'air encore plus crétin qu'à la télévision, la haute stature à la peau tannée de Drummont, son ministre de l'intérieur. Sur la droite de la nef, quasiment dans mon dos, Jules César Andreotti et un jeune homme qui devait être Paul Andros, son neveu, étaient cernés de quatre ou cinq portent flingue, qui avaient l'air de ce qu'ils étaient : des casses cous enfouraillés jusqu'aux dents. Entre les flics, la sécurité des Blondels, les gardes du corps d'Andreotti et les services spéciaux qui protégeaient les politiques, la petite chapelle pouvait se vanter d'abriter un arsenal digne d'armer un porte avion de taille respectable.
La cérémonie fut sinistre. Posé au pied de l'autel de pierre blanche, le petit cercueil de bois noir surmonté d'un bouquet de roses rouges, semblait bien solitaire. Au milieu de tant d'émotion parfaitement contenue, le seul qui se donnait le droit de montrer un peu d'humanité était Mark Rivers. Il semblait sur le point de tourner de l'oeil. Je me glissais discrètement dehors au milieu des prières, et mal m'en prit, car j'étais à peine arrivé à l'air libre que Koseki me tombait sur le paletot. Il brandissait l'édition du Tribune de la matinée et il ne me laissa pas le temps de respirer. J'acceptais le cadeau et je dépliais le journal. Sous un titre racoleur, une photo prenait toute la colonne de gauche, : "Affaire Blondel : la fin d'un empire ?". La photo était plutôt réussie, elle datait de quelques années, mais j'y étais à mon avantage. J'affichais la tête du dur à cuire prêt à prendre sous ses ailes tous les orphelins et toutes les veuves du patelin. L'article aussi, en quelque sorte, était plutôt à mon avantage. Sauf peut-être, que Kosecki semblait vouloir en faire une affaire personnelle. En gros, j'étais le détective privé qui, au mépris de l'ordre établi et au risque de se mettre la police à dos, osait enquêter sur la famille Blondel et ses turpitudes. C'était bien vu. Et c'était signé Verhove.
Kosecki ne me laissa pas le temps de finir le papier et me l'arracha des mains.
- Tu t'es foutu de ma gueule...
C'était une affirmation. J'y répondis comme je pus.
- Non
- Vas te faire foutre, enfoiré, me fit il. Il m'attrapa par le col du veston et se mit à me secouer. Le bouton de ma chemise sauta, mais ce fut sans effet devant l'importance de son indignation.
Nous étions seuls, Kosecki faisait vingt-cinq bons kilos de mieux que moi, et je ne voyais de toute façon aucune bonne manière de cogner sur un représentant de l'ordre établi. Je fis donc ce que j'avais à faire. Je me relâchais et j'attendais que ça lui passe.
Ce qui, finalement, vint assez vite. L'heure des reproches avait sonné.
- On avait conclu un marché, Louis...
- Je l'ai respecté Joe.
- Mon cul, t'as rien respecté du tout. Tu passes ta vie avec ce fumier de Verhove. Tu couches avec la presse...
- Pour qui tu te prends, Jo ? On n'est pas marié, que je sache. Aucune des informations que tu m'as données n'a été divulguée. Et tu le sais parfaitement. Il n'y a rien de nouveau dans ce papier. C'est une provocation qui te prend comme tête de Turc. Mais je cherche, je fouine, je me renseigne, et dans l'état actuel des choses ont dirait que la presse en sait plus que toi. Donc je vais voir la presse.
- Tu insinues que la police ne cherche pas ?
- J'insinue que tu es un con.
- Tu devrais faire gaffe. Tu marches sur des sables mouvants.
- OK, je retire. Mais si vous autres, vous pouvez vous contenter d'attendre, bien posés sur vos fesses, que l'ADN vous livre le coupable, moi je ne peux pas faire de même. Faut que je bosse. Et je ne te parle pas de ceux qui pensent que tu peignes la girafe, pendant que ton ministre hésite entre sacrifier une célébrité ou un milliardaire...
Kosecki me sortit son air le plus rusé. Il venait de retrouver le manche de la cognée, et même si j'étais celui qui le lui avait tendu, il ne minauda pas.
- Y'a pas photo, m'annonça-t'il avec son plus beau sourire. Dés la fin de l'inhumation, j'attends pas que ton client sèche ses larmes de crocodile, je le boucle. Et je te donne l'autorisation de lui annoncer la nouvelle.
- Voila qui est courageux. C'est un coup à me faire augmenter.
- Non mon pote, il n'y a rien de courageux là-dedans. Ce serait faire le contraire qui serait con. On sait que Rivers était dans le coin quand sa femme y est passée, on sait que personne n'a pénétré chez les Blondel dans ces heures, on sait que Rivers porte sur le visage les traces d'une bagarre avec une femme, on sait qu'à l'heure du crime, il était chez lui et on sait à qui, à peu près à la même heure, histoire sans doute de se fabriquer un alibi, il a téléphoné.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- A sa soeur. Ou si tu préfère sa demie soeur. Elle travaille comme hôtesse au Hot One. Il s'était bien gardé de le crier sur les toits, ton client. Linda Zimmerman. Ça te dit quelque chose ?
J'essayais d'afficher autre chose qu'une tête de parfait ahuri.
- Je tombe des nues.
- Ouais. Je veux bien faire comme si je te croyais... On s'est pointé chez elle au petit matin. Elle avoue que c'est bien elle que Mark Rivers a appelée. Elle prétend qu'il voulait savoir comment était l'ambiance dans le club. Ça aussi je veux bien essayer d'y couper. Mais c'est quand même une drôle de fille. Elle dit qu'elle est étudiante, qu'elle vit seule. Il y a chez elle des tas d'affaires qui appartiennent à son frère. Donc ils sont plus proches qu'ils le disent. Encore plus étrange, on a retrouvé un chemisier déchiré, au pied du lit. T'en connais beaucoup des filles qui se déshabillent en déchirant leurs fringues, toi ?
- Pas beaucoup et pas assez.
- Sur ce point au moins, on est d'accord. La tigresse, ça manque. En attendant, c'est pas tout. On a retrouvé aussi quelques cheveux blonds sur la table du salon. Des cheveux coupés. Or cette fille est brune... Les voisins d'en dessous prétendent qu'il y a eu des éclats de voix chez elle, vers les trois heures du matin. Il y a même une vieille qui dit avoir vu quelqu'un d'étranger à l'immeuble roder dans les escaliers, autour de la même heure. Sans compter que, selon la vieille, les volets de chez cette Zimmerman étaient fermés ce matin pour la première fois depuis qu'elle habite dans l'immeuble. Mais cette Linda Zimmerman, elle prétend que la vieille est folle. Ce qui est probablement vrai, de toutes façons. Qu'est-ce que tu dis de tout ça ?
- Je suis à genoux d'admiration. Tu es le plus grand flic du monde.
- Je t'emmerde, Louis. Avec tous tes diplômes, tes jolies phrases et le reste, t'es pas mieux que les autres. La description qu'a donnée la petite vieille du rôdeur, elle ressemble bougrement à la tienne. T'es sûr d'avoir rien à me dire, enfoiré de mes deux ?
Sous ses airs de bouledogue, Kosecki cachait plutôt un bon fond, et ses colères survenaient en général juste avant de subites dépressions, qui le menaient au bord des larmes. Quand il prenait son air de chien battu, c'est qu'on était en train de lui faire de la peine. Nous étions dans ce type de situation. Au bout du compte, Kosecki m'aimait bien, il se doutait que j'étais en train de lui faire un enfant dans le dos, ça le rendait triste, et moi je me sentais comme un vrai salaud.
- J'ai besoin d'une demi-journée, Jo. Donne-moi quelques heures.
- Je te donne rien, Louis. Tu prends ce que tu veux, de toutes façons. Tu te crois malin et tu nous prends pour des cons, sous prétexte qu'on a un boulot régulier. Mais en dehors du fait que t'as pris un paquet de mômes la main dans le sac, en train de piquer des bonbons chez l'épicier du coin, t'es un minable intégral doublé d'un hypocrite. Ne viens pas me demander un service, tu sauras pourquoi je te jette.
Il tourna les talons et me laissa là, avec mes sentiments de culpabilité. J'étais en plein cagnard, pétrifié et en plus je risquais l'insolation. Dieu me sauva. Les portes de la chapelle s'ouvrirent, l'assistance commença à sortir et à se rassembler un peu à l'écart de l'entrée. Puis, le cercueil, soulevé par quatre porteurs et suivit de la famille, fut déposé dans une limousine noire. Le cortège s'ébranla doucement. Je pris un peu d'avance, regagnais ma voiture et parcourais les deux kilomètres qui nous séparaient du cimetière. L'endroit subissait un véritable état de siège. Les forces de police étaient fort nombreuses mais peut-être pas en aussi grand nombre que les photographes, caméramans et autres reporters. Au milieu de tout ça, quelques centaines de curieux étaient venues voir comment les riches enterraient leurs morts. Sans compter que quelques célébrités allaient pimenter le spectacle. Faute de pouvoir interdire le cimetière, qui était immense, les flics avaient bouclé tout le coin qui entourait le caveau des Blondel. Résultat ; cent mètres autour de l'imposant monument funéraire aux allures de mausolée, chaque tombe, chaque croix, chaque arbuste était hérissé d'objectifs et de zooms. Kosecki et ses assistants avaient entamé le même mouvement que le mien, et ils remontaient l'allée principale du cimetière vingt cinq mètres devant moi. Je hâtais le pas et je me glissais en queue de peloton. Mon stratagème fonctionna et je passais ainsi l'ultime barrage. Je suivais Kosecki dans le cercle interdit et je me mettais à ses côtés, à quelques mètres en retrait sur la droite de la sépulture. Il s'aperçut de ma présence, me regarda froidement et tourna la tête ostensiblement, de l'autre coté. Une sorte d'hôtel bas, recouvert d'un drap blanc, avait été installé devant la porte du caveau et attendait le cercueil.
Le corbillard arriva, suivit du cortège. Quatre assesseurs ouvrirent les portes arrière avant d'en extraire le cercueil. Ils le portèrent sur quelques mètres avant de le poser sur l'hôtel. Tout se passait lentement, avec minutie et méthode et je commençais à me demander ce que j'étais venu faire ici, voyeur privilégié au milieu des voyeurs. D'autant que le soleil se remettait à cogner sec, et que le costume de Tergal noir, ça n'a jamais été indiqué pour les positions statiques en pleine canicule.

Suite

 

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