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Louise Music

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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I    
Chapitre II          
Chapitre III        
Chapitre IV            
Chapitre V        
Chapitre VI              
Chapitre VII                

CHAPITRE III (5)


Il était presque onze heures et j'avais quelque chose à faire avant deux heures du matin. J'en avais marre d'agresser la terre entière, mais je décidais que je n'avais pas le choix et j'attaquais.
- Qu'avez-vous à me dire ?
- Ce n'est pas si facile de parler. Ce n'est pas si facile, non plus, de savoir ou l'on en est. Est-ce que je peux vous poser une question ?
- Je suis venu pour vous écouter...
- C'est important. J'ai envie d'entendre ça de votre bouche.
- De quoi voulez-vous parler ?
- Est-ce que vous l'attendez toujours ?
- Que voulez-vous dire par là ?
- Est-ce que vous l'aimez encore ? Vous comprenez ce que je veux dire ?
Je ne voyais que trop bien.
Dix ans plus tôt... Alors que jeune avocat stagiaire je m'employais encore à grimper au sein de son cabinet. J'avais, au travers de deux ou trois divorces mondains, dont celui du père de Mark Rivers, réussi à insérer mon nom dans quelques articles de presse. Ce qui n'était pas si mal. Je venais d'une famille modeste et mes parents s'étaient saignés pour nous payer des études honorables, à mon frère et à moi. Mais déjà, à cette époque, un bon paquet de diplômes, c'était loin d'être suffisant pour s'assurer d'un avenir. Il fallait en plus, non seulement se retrousser les manches, mais aussi aller au charbon, quitte à se salir un peu les mains. Un jour, un homme était venu me consulter. Il projetait de réorganiser ses capitaux. Il disait être riche et avoir fait fortune en Amérique du Sud. Il avait une soixantaine d'années, son visage était maigre, marqué. Les paupières lourdes voilaient deux yeux bleus délavés, fascinants et glacials. Il avait tout du truand reconverti.
Je ne m'occupais pas de conseil financier et je l'avais dirigé vers une des autres branches du cabinet. Une semaine plus tard, il était retrouvé mort poignardé chez lui. Le cabinet me dépêcha sur place et je me retrouvai à défendre les intérêts de sa femme. Francesca avait vingt-cinq ans, elle était seule héritière, et diaboliquement belle. Elle devint vite aussi la principale suspecte. Et pour cause. Non seulement son mari était cruel et violent envers elle, mais elle était seule avec lui, dans leur maison, à l'heure du crime, et le couteau de cuisine ne portait que ses empreintes. Pourtant elle niait. Assez rapidement elle devint ma maîtresse.
Pendant le procès, je m'étais entêté, malgré la tournure négative des éléments à charges, à plaider non coupable. Elle écopa de vingt ans, alors qu'au vu de la situation et des circonstances atténuantes évidentes qu'elle aurait pu invoquer; elle aurait, en plaidant coupable, pris moins de six ou sept ans. Elle ne broncha pas, et ne fit même pas appel.
Il me fallut quelque temps pour accepter l'idée que mon amour s'était transformé en orgueil, et que j'avais sacrifié ma cliente à mes ambitions. Bien sûr, un acquittement pur et simple lui aurait permis de conserver l'intégralité des biens de son mari. Mais c'était une piétre excuse, d'autant qu'elle était elle même fortunée. En réalité, au lieu de travailler dans son strict intérêt, j'avais tenté l'impossible. Par défi, pour prouver que j'étais le meilleur, en sachant qu'en cas de réussite, je serai devenu célèbre. Francesca, tout coupable qu'elle fut, probablement, m'avait fait confiance, par amour ou par naïveté. Son regard posé sur moi, le jour où je l'avais accompagné en prison, m'avait hanté de longues nuits. Quelque mois plus tard, parmi les solutions que je trouvai à mon alcoolisme, il y eut celle qui consista à abandonner mon métier et à démissionner du cabinet.
- Je comprend ce que voulez dire, Mademoiselle Blondel. Non, je ne l'aime plus. Je ne sais pas si je l'ai jamais aimé.
- Quand sera-t-elle libre ?
- Elle est sortie il y a huit mois.
- Vous l'avez revue ?
- Oui, je lui ai apporté des affaires que j'avais gardées.
- Et alors ?
- Elle n'a jamais été aussi belle.
-...
- Je ne l'aime plus, tout simplement.
- Pourquoi ?
- Autrefois j'avais envie de ce qui était beau, riche, branché. Aujourd'hui je me contente de ce qui me tombe sous la main. Quand j'ai des envies...
- Vous avez envie de moi ?
- C'est probable.
Elle s'approcha de moi
- Embrassez-moi.
- Non.
- Pourquoi ?
- J'ai passé l'âge de flirter...
- Alors emmenez-moi chez vous.
- Pas question.
- Pourquoi ?
- Ca n'a pas de sens, la jeune fille riche qui s'amuse avec un détective privé. Mademoiselle Blondel, comme je vous l'ai déjà dit, la journée a été longue et j'ai encore pas mal de boulot. Sans compter que je n'ai toujours pas entendu ce que vous avez à me dire...
Son visage s'éloigna du mien lentement et elle se laissa aller sur son fauteuil. Elle semblait désillusionnée, peut-être vexée, et je n'en menais pas large.
- C'est vrai, les héros sont généralement décevants, laissa-t-elle tomber.
- Je ne suis pas un héros.
- Si proche pourtant... Vous faites ce qu'il faut pour le laisser croire...
- Que cherchez-vous à prouver ?
- Ce que je cherche, Monsieur De Sprague ? La vie, l'amour, le plaisir, la confiance, l'insouciance, rien de bien extraordinaire. Sauf évidement pour vous, qui ne cherchez plus rien. Vous faites partie de ceux qui se moquent de ces joueurs qui ont tout perdu mais qui continuent à jouer. Eux au moins s'accrochent à leurs rêves... Vous croyez tellement peu en quoi que ce soit, que vous êtes sûr de ne jamais être déçu. Ce n'est pas très courageux, finalement, d'être toujours là ou le bon sens vous demande d'être. Mais vous avez votre morale à vous, n'est ce pas, et elle vous sert d'édredon. Bien au chaud, dans votre bonne conscience...
Ça faisait mal et je crevais d'envie de la serrer violemment dans mes bras. Mais elle disait vrai, j'avais mis toutes les chances de mon coté pour être sur de ne jamais plus être déçu, ni par les autres, ni par moi-même, et j'attendais encore la personne qui saurai me prouver que j'avais tort d'être ainsi.
Je ne répondis rien. Elle me laissa poireauter et reprit la parole.
- Écoutez bien, Monsieur De Sprague, vous voulez savoir, vous voulez comprendre comment nous vivons, dans nos tribus, alors voici des choses que personne ne sait. En tout cas peu de gens. Depuis un an, ma soeur entretenait une relation épisodique avec un jeune homme du nom de Paul Andros. Rien d'autre que le neveu de Julio Andreotti. A mon avis, elle était autant fascinée que séduite par ce garçon. Ils se connaissent depuis de nombreuses années, et il avait déjà été son petit copain, autrefois. Pendant ce temps, Mark n'a pas été aussi sage qu'on le dit. Ma belle mère, pourra vous le confirmer. Quand à mon père, vous verrez demain, jamais très loin de lui une grande femme brune, athlétique et bronzée. C'est sa secrétaire, Noura. Depuis cinq ans, il passe plus de temps avec elle qu'avec quiconque. Mais vous la soupçonnerez à raison, d'avoir eu quelques aventures avec Mark. Non seulement les Blondel font partie du groupe restreint des très riches, mais en plus, nous vivons sur nous même, presque en autarcie, dans le domaine. alors, on se distrait comme on peut. Une fois que vous aurez intégré cela, n'oubliez pas de bien regarder l'assistance, demain a la chapelle. Tout ce que vous pourrez imaginer sera en deçà de la vérité. Mais ce n'est pas pour autant que vous aurez la solution à votre problème.
- Vous avez raison, les gens s'entre-tuent rarement sous prétexte que l'autre s'est envoyé en l'air, dans leur dos. Par contre la haine et la frustration qui peuvent découler de ce genre de situation font parfois des malheurs.
- Pas chez nous, Monsieur De Sprague. Le pouvoir et l'argent sont notre seule motivation.
- Pourquoi me racontez-vous tout cela?
- J'ai envie de vous dire que je n'aime pas le monde dans lequel je vis. Je sens aussi que nous sommes au bord de l'explosion... J'ai besoin de faire confiance à quelqu'un.
- Pour l'explosion, tant mieux, peut-être. En ce qui concerne la confiance, la dernière femme qui en a usé vient tout juste de sortir de prison. Pour le reste, j'ai quarante ans et vous vingt et un, mais c'est sans doute là, la différence la moins importante qui soit, entre nous.
- Vous êtes sûr de cela ?
- Assez sûr pour m'y tenir.
- Qu'allez-vous faire ?
- Aller là où j'ai à faire.
Le serveur arrivait avec nos verres. Je payai, trempais mes lèvres dans ma Téquila et me levais.
- Bonsoir, Mademoiselle Blondel
Elle ne répondit rien, et ses yeux semblèrent devenir brillants et humides, mais j'avais envie d'être dur, envers le monde, envers elle, envers moi.
Linda Zimmerman habitait à cinq cents mètres de la Casa Castro. Je passais par ma voiture, ou je pris le trousseau de passes partout dissimulé dans le coffre. Soudainement, Il faisait humide et un vent chaud chargé de silice s'était levé. L'orage menaçait. Je hâtais le pas jusqu'à un bâtiment moderne, appartenant sans doute à l'université. Linda Zimmerman habitait au deuxième étage, j'ignorais l'ascenseur et, sans faire de bruit, j'empruntais un escalier nu et frais qui résonnait au moindre bruit. Il me fallut dix bonnes minutes pour venir à bout de l'unique serrure. A la lumière de ma torche, je pénétrais dans un petit appartement constitué d'une chambre, d'un salon, d'un coin cuisine et d'une salle de bain, disposés en demi-cercle autour d'une petite entrée.
Les fenêtres étaient équipées à l'extérieur de stores à glissière que je descendais en évitant de me faire repérer par les voisins. Cela fait, j'allumais les lumières. C'était modeste mais meublé avec simplicité et goût. Les murs étaient blancs, le mobilier rare et un peu désuet, un grand divan recouvert d'un tissu bariolé faisait face à une télévision.
Le coin cuisine était bien tenu, mais tout indiquait qu'en dehors du petit déjeuner il servait peu. La salle de bain minuscule était propre et sentait bon. Une petite table était couverte de parfums et de produits de beauté. Dans un verre, un rasoir mécanique voisinait avec plusieurs brosses à dents. Les serviettes blanches, sans fantaisie étaient soigneusement rangée sur le porte serviette.
La chambre contenait tout juste un grand lit et un placard. Une lampe était posée à même le sol, à côté de quelques livres, au chevet du lit qui était fait. Dans le coin gauche de la pièce, une très belle guitare demi-caisse était posée. C'était un instrument magnifique, le verni naturel laissait voir le veinage régulier et doré du bois. La touche semblait être en ébène, sertie de diamants de nacre. C'était sans aucun doute un objet de valeur et de prix. J'ouvrais le placard qui occupait tout le mur droit. La partie gauche était constituée d'une rangée de tiroirs et d'étagères. Le reste faisait office de penderie. C'était un placard bien rangé, à moitié plein, ce qui est rare en nos jours de pénurie d'espace. A coté d'une dizaine de cintres portant des vêtements de femmes, trois d'entre eux étaient occupés par des vestes, des chemises et des pantalons d'homme.
Au bas du placard une paire de mocassins en cuir retourné marron, usés à point, était posée sur une pile de magazines de musique.
Je me mis à fouiller méticuleusement, et tout y passa, les pulls, les chemises, les chaussures, les petites culottes, en vain, je ne trouvais rien.
Je regardais sous le lit, entre le sommier et le matelas, puis j'inspectais les toilettes et la petite pharmacie. La salle de bain me prit plus de temps. L'impression de visiter un lieu impersonnel ou une sorte de no man's land, entretenu à volonté, pour garder le moins de trace possible des aléas du temps et des humains. Je terminai par la cuisine. Les placards abritaient de la vaisselle et des ustensiles de cuisines banals, propres et bien rangés. Sur des étagères, quelques boîtes de conserves voisinaient avec un paquet de biscottes et des céréales. Pas une miette de pain ne traînait. Les cafards qui envahissaient la ville finiraient par cet appartement, en désespoir de cause. Le réfrigérateur était assorti au reste. Il contenait une bouteille de lait, un pack de jus d'orange, une plaquette de margarine, des yaourts sans sucre et un paquet de café presque vide. J'attaquais le salon qui, en plus du divan, de la télévision, et d'une table basse, hébergeait quelques livres, un coin bar plutôt sommaire et une commode à deux tiroirs. Je regardais sous le tapis, sous les fauteuils, soulevais la télé, et fouillais les tiroirs en vain. Je visitais aussi une sorte de placard qui accueillait un balai, un aspirateur et des produits d'entretien. Je fis chou blanc. Je revenais vers le salon et je trouvais ce que je cherchai dans une enveloppe scotchée sous le tiroir du bas de la commode. Un anneau de fils d'or tressés surmontés d'un petit diamant ainsi qu'une mèche de cheveux blonds foncés. Je posai ma trouvaille sur la table et je m'asseyais dans le fauteuil en face de la porte.
Il me restait à attendre.
Il était presque trois heures lorsque j'entendis des pas et le bruit d'une clef dans la serrure. J'avais laissé la lumière du salon allumée et par delà le vestibule, la porte d'entrée faisait face au fauteuil dans lequel j'étais assis. Son visage manifesta plus de mécontentement que de surprise. Elle referma la porte, traversa l'entrée, posa son sac, et son regard fit un rapide allez retour entre l'enveloppe posée sur la table et mon fauteuil.
- Monsieur De Sprague, n'est-ce pas ? Quelqu'un vous a donné les clefs ou vous êtes rentré par effraction?
- Personne ne m'a donné les clefs.
- Alors sortez, où j'appelle la police.
- Je ne suis pas forcément contre vous. Vous devriez m'écouter avant de faire quelque chose qui pourrait vous embarrasser...
- Dites ce que vous avez à dire.
- Je ne vous apprendrai rien. Sauf peut-être que la présence de cette bague et de ses cheveux est susceptible de faire de vous la complice d'un meurtre. Et ça peut chercher dans les dix ans.
- Vous ne m'impressionnez pas. Sortez.
Elle ne semblait pas plus inquiète que ça. Seule sa respiration plus rapide que la normale trahissait une tension soudaine.
Je n'avais pas l'intention de partir, mais je me levais quand même. J'en profitais pour ranger la bague et la mèche de cheveux dans l'enveloppe que je glissais dans ma poche de veste. Je m'approchais d'elle, lorsqu'elle agrippa son chemisier à deux mains, et le déchira. Elle ouvrit grand la bouche pour se mettre à hurler et je ne pris pas le temps d'étudier la qualité de sa bonneterie. Je plaquais ma main droite sur son visage pendant que je maintenais sa nuque de la gauche. Je réussi à amortir de manière plus qu'honorable son cri strident, mais elle avait de bonnes dents et elle me fit payer le prix de son silence, pendant qu'un coup de genoux bien senti atterrissait là ou il était censé, du côté de mon bas ventre. J'aurais gueulé un bon coup avec plaisir, mais je serais les dents, et je suppose que ça du se voir, car mon adversaire se calma aussitôt. Je la soupçonne même d'avoir franchement souri.
Je la libérai.
- et maintenant ?, me fit-elle d'un air de défi.
J'essayai de reprendre mon souffle et de faire bonne contenance mais ce n'était pas si facile.
- Et maintenant rien du tout, en dehors du fait que vous avez déchiré un chemisier pour rien. Vous pensiez arriver à quoi ?
Elle croisa ses bras sur sa poitrine et se mit à regarder le sol fixement, sans un mot.
- Vous pouvez fermer la bouche et vous boucher les oreilles, il n'en demeure pas moins qu'en toute vraisemblance, c'est à vous que Rivers a téléphoné la nuit du meurtre, et que c'est vous qui avez simulé l'agression du parking. Ce qui nous amène directement au fait que Rivers ait été griffé par sa femme. Cela, plus la bague et les cheveux, sans parler du mobile, ça fait de lui un candidat idéal pour perpette. Vous êtes une preuve vivante. C'est le genre de preuve qui finit toujours par raconter sa vie.
Une fois de plus, je dus l'impressionner, mais elle le cacha bien.
Tout en essayant de me souvenir de la dernière fois ou j'avais menacé quelqu'un avec un semblant de réussite, j'attendis les quelques secondes qu'il fallait pour être persuadé qu'elle avait décidé du silence comme seule et unique tactique, je ramassais l'enveloppe et je rentrais chez moi. Le trajet me parut long, la journée semblait durer depuis des siècles. J'étais furieux, épuisé et démoralisé. J'avais joué les durs devant trop de jolies femmes pour m'en sortir comme ça. Tania Blondel était endormie, assise en chien de fusil contre ma porte. J'envisageais un instant de l'enjamber et de la laisser là. Mais il était presque cinq heures du matin et je n'avais pas envie que les voisins la découvrent en allant travailler. Ma réputation n'était pas si mauvaise, mais elle restait fragile. J'ouvrais la porte, je la soulevais et la portais jusqu'au divan