Les vertus du dialogue sont décidément miraculeuses. Botherel
prit congé de moi sans insister, poliment, et sur une tonalité
d'au moins deux octaves plus basses que l'habituelle.
Je composais le numéro de Kertec sans même raccrocher et
il répondit à la première sonnerie.
- Comment ça va, Louis ?
- Ca va. Tu as quelque chose pour moi ?
- Pas grand-chose, mais des petits trucs étranges, ou peut être
simplement des coïncidences. En lisant le bouquin interdit sur
le rapt d'Eva Blondel, j'ai remarqué deux choses. La femme de
chambre qui a témoigné puis s'est rétractée
se prénommait Sarah. Or, la servante qui a découvert le
corps de Nancy s'appelle aussi Sarah. D'autre part, à l'époque,
le cabinet, qui avait plaidé pour Blondel était le cabinet
Botherel.
- Sans blague ?
- Pas la moindre. Je serai curieux de savoir si Botherel compte toujours
Blondel parmi ses clients. Je serai aussi assez curieux de savoir ce
qui se passerait, si Rivers était inculpé, et que la belle
famille se porte partie civile...
- Il y a pas mal de si, dans ton raisonnement. Tu as d'autres pistes
de ce genre ?
- Oui, et celle-là je l'aime beaucoup. Louis Blondel a été
entendu dans sa jeunesse dans le cadre d'une enquête sur un trafic
de stupéfiants. Rien de bien méchant, quelques paquets
d'herbe venant de Colombie, mais pour l'époque une histoire qui
avait intérressé la presse. Or, je te le donne en mille,
qui avait été soupçonné d'être l'intigateur
de cette petite affaire ? Paduan. Qui venait juste de passer dans la
clandestinité, et qui, aurait eu besoin de fonds. C'est la seule
fois ou l'on peut réellement rapprocher les gens d'Action Révolutionnaire
Internationale et Charles Blondel, en dehors du fait, qu'ils se sont
sans doute croisés dans les couloirs de la fac, dans les manifs
et les meetings.
- Comment s'est finie cette histoire de trafic ?
- En rien. Ça a fait un peu de bruit dans la presse, et puis
ça s'est tassé, et on en a plus entendu parler.
- Comment s'appelait ce bouquin ?
- L'Affaire Blondel.
- Quelle originalité !
- Te fous pas du sens du titre de mon rédacteur en chef.
- Tu veux dire que le livre était signé Paul Verhove ?
- Tout juste. A part que c'était sous un pseudonyme.
- Après ça, essaye de m'expliquer que ta feuille de choux
n'est pas en train de régler un vieux différent avec Louis
Blondel...
- Je n'essayerai rien du tout. Mais ça fait de nous tes meilleurs
alliés. Attends de voir comment nous allons couvrir l'enterrement
demain matin.
- C'est demain matin ?
- Cérémonie dans la chapelle de la propriété,
inhumation au cimetière public, dans le caveau familial. Ça
démarre à dix heures. Faut lire la presse, parfois, Louis.
- J'ai même pas le temps de l'acheter, Yvan.
- Pas grave, je suis là pour ça. N'oublie pas notre marché,
et je te dirais tout.
- Tu crois que je pourrais rencontrer Verhove ?
- Pourquoi pas ? Invite-le à déjeuner.
- Tu peux arranger ça pour moi?
- Je crois. Je te rappelle.
Je décidai de prendre le temps de mettre en ordre ce que venait
de m'apprendre Kertec. J'avais une forte envie de parler à Tania
Blondel, mais comme Mark Rivers l'avait dit, c'était une de ces
personnes qui vous donnent immanquablement envie d'être plus jeune,
plus beau, plus intelligent, plus cultivé, plus riche, et, l'essentiel
de ces plus, m'étaient désormais inaccessibles.
La sonnerie du téléphone me tira de mes pensées.
Kertec n'avait pas de déjeuner à me proposer avec son
rédacteur en chef. Le dîner du soir était possible.
Ou une rencontre au pub en face du journal vers les sept heures. J'optais
pour la seconde solution, et je rappelais Tania Blondel dans la foulée.
Je n'eus pas besoin de m'annoncer.
- Bonsoir, Monsieur De Sprague, merci de me rappeler.
- Que puis-je pour vous ?
- Vous avez vu Mark récemment ?
- Je lui ai parlé hier soir. Pourquoi ?
- Un journal, Le Soir, a publié en début d'après
midi un article violent contre lui. Le journaliste prétend qu'une
conjonction de preuve le désigne comme étant probablement
l'assassin, et qu'il ne reste en liberté, que parce qu'il est
riche et célèbre. Mark est arrivé il y a trois
heures, avec le journal à la main. Il est s'en est pris directement
à mon oncle, et une discussion violente s'en est suivie. Depuis
il s'est réfugié au club house et je sais qu'il boit.
- Pour quelle raison s'en est-il pris à Charles Blondel ?
- Il y a quatre ans, le Soir a été en difficulté.
Il a été sauvé par un plan de redressement imposé
par le tribunal de commerce. Charles a été président
du comité de surveillance pendant deux ans.
- Exerce-t'il encore des fonctions dans ce journal ?
- Non, plus aucune.
- Je suppose qu'il y a gardé quelques amitiés. Pensez-vous
que les accusations de Mark sont fondées ?
- Je crois que Mark sombre lentement dans une sorte de dépression
ou de paranoïa.
- Si c'est une réponse, je veux bien. Mais, en attendant, je
ne suis pas docteur. Que voulez-vous que je fasse ?
- Venez le voir. Je pense que ça lui fera du bien de vous parler.
Je crois qu'il a confiance en vous.
- D'accord. Donnez-moi une demi-heure et prévenez la porte.
Il n'était pas trois heures et je m'apprêtais à
prendre une douche quand le téléphone se remit en marche.
C'était Vincent.
- Tu es devant un papier, avec un crayon à la main ?
- J'y suis.
- Linda Zimmerman. 40 36 59 49. Vingt six ans. Etudiante en arts plastiques,
prends aussi des cours de comédie et de danse. Elle crèche
à coté de la cité universitaire. Tu veux l'adresse
?
- Je ne veux que ça. Autre chose ?
- Non. Pas d'accidents depuis qu'elle est chez nous. Ni de voiture,
ni de paiement.
Il me donna l'adresse et je le remerciais. On se promit de bouffer ensemble
un de ces quatre. C'était une promesse qu'on se faisait assez
souvent, et qui ne nous coûtait cher, ni à l'un, ni à
l'autre.
Ce coup de fil m'économisa aussi une douche. Je connaissais désormais
le chemin du royaume des Blondel et j'aurai pu y aller les yeux fermés.
Je prenais le Soir au kiosque du coin. Dans un court papier annexe,
le journaliste n'y allait pas avec le dos de la cuillère. Il
énumérait les éléments à charge,
y compris le coup de téléphone de minuit trente, et en
déduisait que si Rivers pouvait toujours traîner le soir
dans des boite de jazz, en toute impunité, c'était parce
qu'on ne laissait faire, ni la justice, ni la police.
Quand j'arrivais devant le portail de fer forgé aux pointes dorées
j'eus la surprise d'y trouver Tania Blondel. Elle était vêtue
d'un tailleur de tissu noir léger et sa peau en paraissait d'autant
plus pâle.
Elle semblait fragile et désemparée.
- Je crains de vous avoir fait venir pour rien, Monsieur De Sprague.
- Pardon ?
- Mark s'est saoulé. Il a eu une sorte de crise. Un médecin
est à ses côtés.
- Quelle sorte de crise?
- Je crois qu'il a beaucoup bu. Il s'est mis à délirer
et à jeter tout ce qui lui passait par la main. Nous avons appelé
un médecin, et avant que celui-ci n'arrive, Mark est tombé
sur le sol en tremblant, le visage tordu, comme par une grande souffrance.
Ça ressemblait à une crise d'épilepsie.
- A t'il déjà eut une crise de cette sorte ?
- Non. Pas à ma connaissance.
- Pensez-vous que nous puissions le voir ?
- Je ne crois pas.
- Je vous prie de bien vouloir excuser mon insistance, Mademoiselle
Blondel. Mais je dois le voir.
- Est-ce que c'est une menace ?
- Vous auriez dû d'abord me demander pourquoi, et je vous aurai
répondu que je suis dûment engagé par Mark Rivers,
pour protéger ses intérêts, entre autres et notamment.
S'il est en difficulté, je dois essayer de l'aider. Quand à
la menace; je préviendrais son père, ce qui devrait sans
doute déjà être fait, et la police. Mais j'aimerai
comprendre ce qui s'est passé entre le moment ou vous m'avez
demandé de venir et celui ou vous essayez de vous débarrasser
de moi.
Elle essaya de répondre et ne réussit qu'à fondre
en larmes.
Je la trouvai belle à en mourir, mais je ne me sentais pas responsable
de ses épanchements. Je lui laissais une chance de fermer les
vannes. Cela tarda à venir, je me sentais le droit d'en remettre
une couche.
- A quel jeu jouez-vous, Mademoiselle Blondel, et pour qui êtes-vous?
Hier vous vous inquiétiez pour Mark, aujourd'hui vous jouez avec
l'idée de sa culpabilité. Vous êtes trop fine pour
naviguer au gré du vent, et moi pas assez ébloui par vous,
pour tomber la dedans.
Les sanglots cessèrent net, et ses yeux devinrent banquise, une
fraction de seconde, avant de se radoucir.
- Je vous prie d'accepter mes excuses. Nous vivons une période
si étrange, parfois je ne sais plus ni quoi penser, ni quoi faire.
C'est si difficile de savoir... Suivez-moi, Mark est dans le studio,
au dessus du club house.
Elle était venue en voiturette. Je remontais dans mon auto et
je la suivais. Plusieurs voitures étaient garées devant
les écuries, et un petit groupe discutait, la mine grave. Nous
contournâmes le club house sur la droite avant de monter deux
étages, par un escalier extérieur. Tania Blondel ouvrit
la porte sans s'annoncer, et nous entrâmes dans une vaste pièce
largement vitrée. En face de nous trois personnes entouraient
un lit. Mark Rivers y était allongé en chemisette et en
pantalon. On lui avait retiré ses chaussures; sa veste était
posée à côté de lui. Il avait la tête
de quelqu'un qui a mangé un poisson pas frais, les yeux fermés,
et semblait respirer régulièrement. Un petit homme chauve
prenait son pouls. J'en déduisais qu'il était docteur,
et, sans prendre la peine de me présenter, je l'interpellais.
- Comment va-t-il, Docteur ?
Le petit homme sursauta, et les deux autres personnes se retournèrent
vers moi.
L'une était une femme d'une trentaine d'année, aux cheveux
noirs coupés en carré, d'environ un mètre soixante-quinze,
d'une distinction surfaite.
Elle avait quelque chose de Louise Brooks.
L'autre personne était un homme d'une cinquantaine d'année,
grand, massif, le cheveux rare et coiffé en arrière. Il
ressemblait trop aux photos parues dans la presse pour n'être
pas Louis Blondel. Il me regardait fixement, et je n'avais guerre d'autre
choix que de me présenter.
- Louis De Sprague, je travaille pour monsieur Rivers. Je suppose que
vous êtes Louis Blondel.
- Exact.
IL se retourna vers la femme brune et marmonna :
- Mon épouse.
Puis, comme si c'était une mise en garde :
- Monsieur De Sprague est détective privé.
Je n'avais pas l'intention d'embarquer pour un tournoi de mondanités.
Je répétais ma question.
- Comment va Mark Rivers, Docteur ?
- Mieux, ça devrait aller maintenant.
- Que lui est-il arrivé ?
- Je pense qu'il a trop bu. Son coeur battait très vite et il
vomissait par spasme.
- Vous l'avez endormi ?
- Oui. Je lui ai aussi fait un lavage d'estomac.
- Quand va-t-il se réveiller ?
- Dans trois ou quatre heures.
Il état bientôt cinq heures. Je n'avais pas le temps d'attendre
aussi longtemps.
- Pensez-vous qu'il sera sur pied demain ?
- Je ne vois pas pourquoi il ne le serait pas.
- Quand a t'il commencé à boire ?
Ce fut Blondel qui répondit.
- Vers les une heure. Nous passions à table, quand il est arrivé
fou furieux. Il s'est servi un grand verre de whisky, et il a pris Charles
à partie. Une discussion violente et stupide s'en est suivie.
Peut-être avait-il bu avant son arrivée.
- Qui a appelé le médecin ?
- J'ai demandé à Mark de se retirer. Il est venu directement
ici, où il a continué à boire, jusqu'a ce qu'il
devienne fou furieux et s'écroule. Le garçon qui s'occupe
du salon du club house nous a prévenus, et j'ai appelé
notre médecin de famille, le Docteur Gubler.
- Il n'a rien signalé de particulier ?
- Pas que je sache. Où voulez-vous en venir ?
- Sans être un alcoolique, Rivers tenait bien la boisson. Les
symptômes de son malaise pourraient tout aussi bien faire penser
à un empoisonnement. Qu'en pensez-vous Docteur ?
- Oui, si l'on veut... L'alcool est un poison.
- L'alcool ou autre chose...
- Vous voulez dire une tentative de suicide ?
Rivers gémit, battit des paupières et se rendormit dans
un soupir. Si c'était une tentative de suicide, elle était
ratée.
- Puis-je me servir de votre téléphone ?
- Qu'allez-vous faire, me demanda Blondel ?
- Prévenir la police.
- Je crains que ce ne soit pas une bonne idée.
- Pourquoi cela ?
- Je ne crois pas que Mark soit d'accord. Nous vivons des moments terribles,
il a craqué. Je ne voudrais pas voir ce genre d'information demain
dans la presse.
- Qu'est ce qui vous dit qu'il ne va pas recommencer ?
- Nous le surveillerons.
- Je ne vois pas ce que vous pourriez faire de plus, que vous n'ayez
déjà fait. J'ai une proposition à vous faire, Monsieur
Blondel. Je ne peux pas passer la nuit ici. Alors, je vais faire venir
un de mes assistants, qui veillera sur Mark Rivers.
- Impossible. Je ne veux pas d'étranger ici, le jour des obsèques
de ma fille.
- Dans ce cas je vais prévenir la police et le faire hospitaliser.
Blondel hésita, et décida de céder.
- D'accord. Faites venir votre assistant. Mais sachez que je déteste
être menacé sous mon toit.
- Je vous prie de m'excuser, Monsieur. Je crois que l'intérêt
de tout le monde est de garder la tête froide, et je pense, que
votre beau fils à besoin d'une assistance particulière.
C'est tout.
- Bonsoir Monsieur. Il se retourna et d'un pas vif et souple pour son
gabarit, gagna la porte et descendit l'escalier, suivit de sa femme.
Je trouvais le téléphone posé par terre entre le
lit et le mur, et j'appelai Max. Il était chez lui, en train
de regarder un match de basket, et ne sembla pas mécontent de
m'entendre.
- Tu peux venir ?
- Quand ?
- Tout de suite.
- Qu'est-ce qu'il y a à faire ?
- Surveiller un gars qui pète les plombs. Prends des affaires
pour la nuit, et des vêtements sobres et sombres, pour demain,
on va à un enterrement. Prends aussi ta trousse, et dépêche-toi.
Je lui donnais l'adresse, et je me tournais vers Tania Blondel, qui
était restée sans bouger, en retrait depuis notre entrée
dans la pièce.
- Max est infirmier, il est costaud, et il a l'habitude de ce genre
de situation. Pouvez-vous prévenir le portail et demander à
ce qu'on monte un lit de camp, ici ? Cà serait bien de prévoir
de quoi dîner. Je repasserai vers les huit heures trente.
Elle se contenta de hocher la tête, comme une toute petite fille,
et elle semblait assez impressionnée par ma performance, pour
que, soudainement, j'en oublie mes vieilles douleurs et les années
qui passent.
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