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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE III (3)


Les vertus du dialogue sont décidément miraculeuses. Botherel prit congé de moi sans insister, poliment, et sur une tonalité d'au moins deux octaves plus basses que l'habituelle.
Je composais le numéro de Kertec sans même raccrocher et il répondit à la première sonnerie.
- Comment ça va, Louis ?
- Ca va. Tu as quelque chose pour moi ?
- Pas grand-chose, mais des petits trucs étranges, ou peut être simplement des coïncidences. En lisant le bouquin interdit sur le rapt d'Eva Blondel, j'ai remarqué deux choses. La femme de chambre qui a témoigné puis s'est rétractée se prénommait Sarah. Or, la servante qui a découvert le corps de Nancy s'appelle aussi Sarah. D'autre part, à l'époque, le cabinet, qui avait plaidé pour Blondel était le cabinet Botherel.
- Sans blague ?
- Pas la moindre. Je serai curieux de savoir si Botherel compte toujours Blondel parmi ses clients. Je serai aussi assez curieux de savoir ce qui se passerait, si Rivers était inculpé, et que la belle famille se porte partie civile...
- Il y a pas mal de si, dans ton raisonnement. Tu as d'autres pistes de ce genre ?
- Oui, et celle-là je l'aime beaucoup. Louis Blondel a été entendu dans sa jeunesse dans le cadre d'une enquête sur un trafic de stupéfiants. Rien de bien méchant, quelques paquets d'herbe venant de Colombie, mais pour l'époque une histoire qui avait intérressé la presse. Or, je te le donne en mille, qui avait été soupçonné d'être l'intigateur de cette petite affaire ? Paduan. Qui venait juste de passer dans la clandestinité, et qui, aurait eu besoin de fonds. C'est la seule fois ou l'on peut réellement rapprocher les gens d'Action Révolutionnaire Internationale et Charles Blondel, en dehors du fait, qu'ils se sont sans doute croisés dans les couloirs de la fac, dans les manifs et les meetings.
- Comment s'est finie cette histoire de trafic ?
- En rien. Ça a fait un peu de bruit dans la presse, et puis ça s'est tassé, et on en a plus entendu parler.
- Comment s'appelait ce bouquin ?
- L'Affaire Blondel.
- Quelle originalité !
- Te fous pas du sens du titre de mon rédacteur en chef.
- Tu veux dire que le livre était signé Paul Verhove ?
- Tout juste. A part que c'était sous un pseudonyme.
- Après ça, essaye de m'expliquer que ta feuille de choux n'est pas en train de régler un vieux différent avec Louis Blondel...
- Je n'essayerai rien du tout. Mais ça fait de nous tes meilleurs alliés. Attends de voir comment nous allons couvrir l'enterrement demain matin.
- C'est demain matin ?
- Cérémonie dans la chapelle de la propriété, inhumation au cimetière public, dans le caveau familial. Ça démarre à dix heures. Faut lire la presse, parfois, Louis.
- J'ai même pas le temps de l'acheter, Yvan.
- Pas grave, je suis là pour ça. N'oublie pas notre marché, et je te dirais tout.
- Tu crois que je pourrais rencontrer Verhove ?
- Pourquoi pas ? Invite-le à déjeuner.
- Tu peux arranger ça pour moi?
- Je crois. Je te rappelle.
Je décidai de prendre le temps de mettre en ordre ce que venait de m'apprendre Kertec. J'avais une forte envie de parler à Tania Blondel, mais comme Mark Rivers l'avait dit, c'était une de ces personnes qui vous donnent immanquablement envie d'être plus jeune, plus beau, plus intelligent, plus cultivé, plus riche, et, l'essentiel de ces plus, m'étaient désormais inaccessibles.
La sonnerie du téléphone me tira de mes pensées. Kertec n'avait pas de déjeuner à me proposer avec son rédacteur en chef. Le dîner du soir était possible. Ou une rencontre au pub en face du journal vers les sept heures. J'optais pour la seconde solution, et je rappelais Tania Blondel dans la foulée.
Je n'eus pas besoin de m'annoncer.
- Bonsoir, Monsieur De Sprague, merci de me rappeler.
- Que puis-je pour vous ?
- Vous avez vu Mark récemment ?
- Je lui ai parlé hier soir. Pourquoi ?
- Un journal, Le Soir, a publié en début d'après midi un article violent contre lui. Le journaliste prétend qu'une conjonction de preuve le désigne comme étant probablement l'assassin, et qu'il ne reste en liberté, que parce qu'il est riche et célèbre. Mark est arrivé il y a trois heures, avec le journal à la main. Il est s'en est pris directement à mon oncle, et une discussion violente s'en est suivie. Depuis il s'est réfugié au club house et je sais qu'il boit.
- Pour quelle raison s'en est-il pris à Charles Blondel ?
- Il y a quatre ans, le Soir a été en difficulté. Il a été sauvé par un plan de redressement imposé par le tribunal de commerce. Charles a été président du comité de surveillance pendant deux ans.
- Exerce-t'il encore des fonctions dans ce journal ?
- Non, plus aucune.
- Je suppose qu'il y a gardé quelques amitiés. Pensez-vous que les accusations de Mark sont fondées ?
- Je crois que Mark sombre lentement dans une sorte de dépression ou de paranoïa.
- Si c'est une réponse, je veux bien. Mais, en attendant, je ne suis pas docteur. Que voulez-vous que je fasse ?
- Venez le voir. Je pense que ça lui fera du bien de vous parler. Je crois qu'il a confiance en vous.
- D'accord. Donnez-moi une demi-heure et prévenez la porte.
Il n'était pas trois heures et je m'apprêtais à prendre une douche quand le téléphone se remit en marche. C'était Vincent.
- Tu es devant un papier, avec un crayon à la main ?
- J'y suis.
- Linda Zimmerman. 40 36 59 49. Vingt six ans. Etudiante en arts plastiques, prends aussi des cours de comédie et de danse. Elle crèche à coté de la cité universitaire. Tu veux l'adresse ?
- Je ne veux que ça. Autre chose ?
- Non. Pas d'accidents depuis qu'elle est chez nous. Ni de voiture, ni de paiement.
Il me donna l'adresse et je le remerciais. On se promit de bouffer ensemble un de ces quatre. C'était une promesse qu'on se faisait assez souvent, et qui ne nous coûtait cher, ni à l'un, ni à l'autre.
Ce coup de fil m'économisa aussi une douche. Je connaissais désormais le chemin du royaume des Blondel et j'aurai pu y aller les yeux fermés. Je prenais le Soir au kiosque du coin. Dans un court papier annexe, le journaliste n'y allait pas avec le dos de la cuillère. Il énumérait les éléments à charge, y compris le coup de téléphone de minuit trente, et en déduisait que si Rivers pouvait toujours traîner le soir dans des boite de jazz, en toute impunité, c'était parce qu'on ne laissait faire, ni la justice, ni la police.
Quand j'arrivais devant le portail de fer forgé aux pointes dorées j'eus la surprise d'y trouver Tania Blondel. Elle était vêtue d'un tailleur de tissu noir léger et sa peau en paraissait d'autant plus pâle.
Elle semblait fragile et désemparée.
- Je crains de vous avoir fait venir pour rien, Monsieur De Sprague.
- Pardon ?
- Mark s'est saoulé. Il a eu une sorte de crise. Un médecin est à ses côtés.
- Quelle sorte de crise?
- Je crois qu'il a beaucoup bu. Il s'est mis à délirer et à jeter tout ce qui lui passait par la main. Nous avons appelé un médecin, et avant que celui-ci n'arrive, Mark est tombé sur le sol en tremblant, le visage tordu, comme par une grande souffrance. Ça ressemblait à une crise d'épilepsie.
- A t'il déjà eut une crise de cette sorte ?
- Non. Pas à ma connaissance.
- Pensez-vous que nous puissions le voir ?
- Je ne crois pas.
- Je vous prie de bien vouloir excuser mon insistance, Mademoiselle Blondel. Mais je dois le voir.
- Est-ce que c'est une menace ?
- Vous auriez dû d'abord me demander pourquoi, et je vous aurai répondu que je suis dûment engagé par Mark Rivers, pour protéger ses intérêts, entre autres et notamment. S'il est en difficulté, je dois essayer de l'aider. Quand à la menace; je préviendrais son père, ce qui devrait sans doute déjà être fait, et la police. Mais j'aimerai comprendre ce qui s'est passé entre le moment ou vous m'avez demandé de venir et celui ou vous essayez de vous débarrasser de moi.
Elle essaya de répondre et ne réussit qu'à fondre en larmes.
Je la trouvai belle à en mourir, mais je ne me sentais pas responsable de ses épanchements. Je lui laissais une chance de fermer les vannes. Cela tarda à venir, je me sentais le droit d'en remettre une couche.
- A quel jeu jouez-vous, Mademoiselle Blondel, et pour qui êtes-vous? Hier vous vous inquiétiez pour Mark, aujourd'hui vous jouez avec l'idée de sa culpabilité. Vous êtes trop fine pour naviguer au gré du vent, et moi pas assez ébloui par vous, pour tomber la dedans.
Les sanglots cessèrent net, et ses yeux devinrent banquise, une fraction de seconde, avant de se radoucir.
- Je vous prie d'accepter mes excuses. Nous vivons une période si étrange, parfois je ne sais plus ni quoi penser, ni quoi faire. C'est si difficile de savoir... Suivez-moi, Mark est dans le studio, au dessus du club house.
Elle était venue en voiturette. Je remontais dans mon auto et je la suivais. Plusieurs voitures étaient garées devant les écuries, et un petit groupe discutait, la mine grave. Nous contournâmes le club house sur la droite avant de monter deux étages, par un escalier extérieur. Tania Blondel ouvrit la porte sans s'annoncer, et nous entrâmes dans une vaste pièce largement vitrée. En face de nous trois personnes entouraient un lit. Mark Rivers y était allongé en chemisette et en pantalon. On lui avait retiré ses chaussures; sa veste était posée à côté de lui. Il avait la tête de quelqu'un qui a mangé un poisson pas frais, les yeux fermés, et semblait respirer régulièrement. Un petit homme chauve prenait son pouls. J'en déduisais qu'il était docteur, et, sans prendre la peine de me présenter, je l'interpellais.
- Comment va-t-il, Docteur ?
Le petit homme sursauta, et les deux autres personnes se retournèrent vers moi.
L'une était une femme d'une trentaine d'année, aux cheveux noirs coupés en carré, d'environ un mètre soixante-quinze, d'une distinction surfaite.
Elle avait quelque chose de Louise Brooks.
L'autre personne était un homme d'une cinquantaine d'année, grand, massif, le cheveux rare et coiffé en arrière. Il ressemblait trop aux photos parues dans la presse pour n'être pas Louis Blondel. Il me regardait fixement, et je n'avais guerre d'autre choix que de me présenter.
- Louis De Sprague, je travaille pour monsieur Rivers. Je suppose que vous êtes Louis Blondel.
- Exact.
IL se retourna vers la femme brune et marmonna :
- Mon épouse.
Puis, comme si c'était une mise en garde :
- Monsieur De Sprague est détective privé.
Je n'avais pas l'intention d'embarquer pour un tournoi de mondanités. Je répétais ma question.
- Comment va Mark Rivers, Docteur ?
- Mieux, ça devrait aller maintenant.
- Que lui est-il arrivé ?
- Je pense qu'il a trop bu. Son coeur battait très vite et il vomissait par spasme.
- Vous l'avez endormi ?
- Oui. Je lui ai aussi fait un lavage d'estomac.
- Quand va-t-il se réveiller ?
- Dans trois ou quatre heures.
Il état bientôt cinq heures. Je n'avais pas le temps d'attendre aussi longtemps.
- Pensez-vous qu'il sera sur pied demain ?
- Je ne vois pas pourquoi il ne le serait pas.
- Quand a t'il commencé à boire ?
Ce fut Blondel qui répondit.
- Vers les une heure. Nous passions à table, quand il est arrivé fou furieux. Il s'est servi un grand verre de whisky, et il a pris Charles à partie. Une discussion violente et stupide s'en est suivie. Peut-être avait-il bu avant son arrivée.
- Qui a appelé le médecin ?
- J'ai demandé à Mark de se retirer. Il est venu directement ici, où il a continué à boire, jusqu'a ce qu'il devienne fou furieux et s'écroule. Le garçon qui s'occupe du salon du club house nous a prévenus, et j'ai appelé notre médecin de famille, le Docteur Gubler.
- Il n'a rien signalé de particulier ?
- Pas que je sache. Où voulez-vous en venir ?
- Sans être un alcoolique, Rivers tenait bien la boisson. Les symptômes de son malaise pourraient tout aussi bien faire penser à un empoisonnement. Qu'en pensez-vous Docteur ?
- Oui, si l'on veut... L'alcool est un poison.
- L'alcool ou autre chose...
- Vous voulez dire une tentative de suicide ?
Rivers gémit, battit des paupières et se rendormit dans un soupir. Si c'était une tentative de suicide, elle était ratée.
- Puis-je me servir de votre téléphone ?
- Qu'allez-vous faire, me demanda Blondel ?
- Prévenir la police.
- Je crains que ce ne soit pas une bonne idée.
- Pourquoi cela ?
- Je ne crois pas que Mark soit d'accord. Nous vivons des moments terribles, il a craqué. Je ne voudrais pas voir ce genre d'information demain dans la presse.
- Qu'est ce qui vous dit qu'il ne va pas recommencer ?
- Nous le surveillerons.
- Je ne vois pas ce que vous pourriez faire de plus, que vous n'ayez déjà fait. J'ai une proposition à vous faire, Monsieur Blondel. Je ne peux pas passer la nuit ici. Alors, je vais faire venir un de mes assistants, qui veillera sur Mark Rivers.
- Impossible. Je ne veux pas d'étranger ici, le jour des obsèques de ma fille.
- Dans ce cas je vais prévenir la police et le faire hospitaliser.
Blondel hésita, et décida de céder.
- D'accord. Faites venir votre assistant. Mais sachez que je déteste être menacé sous mon toit.
- Je vous prie de m'excuser, Monsieur. Je crois que l'intérêt de tout le monde est de garder la tête froide, et je pense, que votre beau fils à besoin d'une assistance particulière. C'est tout.
- Bonsoir Monsieur. Il se retourna et d'un pas vif et souple pour son gabarit, gagna la porte et descendit l'escalier, suivit de sa femme.
Je trouvais le téléphone posé par terre entre le lit et le mur, et j'appelai Max. Il était chez lui, en train de regarder un match de basket, et ne sembla pas mécontent de m'entendre.
- Tu peux venir ?
- Quand ?
- Tout de suite.
- Qu'est-ce qu'il y a à faire ?
- Surveiller un gars qui pète les plombs. Prends des affaires pour la nuit, et des vêtements sobres et sombres, pour demain, on va à un enterrement. Prends aussi ta trousse, et dépêche-toi.
Je lui donnais l'adresse, et je me tournais vers Tania Blondel, qui était restée sans bouger, en retrait depuis notre entrée dans la pièce.
- Max est infirmier, il est costaud, et il a l'habitude de ce genre de situation. Pouvez-vous prévenir le portail et demander à ce qu'on monte un lit de camp, ici ? Cà serait bien de prévoir de quoi dîner. Je repasserai vers les huit heures trente.
Elle se contenta de hocher la tête, comme une toute petite fille, et elle semblait assez impressionnée par ma performance, pour que, soudainement, j'en oublie mes vieilles douleurs et les années qui passent.

Suite

 

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