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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE III (2)


Il se retourna et prit sur le divan une enveloppe de papier brun qu'il vida patiemment de vingt liasses de billets neufs. Subitement, son oeil était devenu lourd et humide, on aurait juré qu'il débordait d'affection pour moi.
- Vous avez eu le temps de compter, je sais que vous comptez vite. Travaillez pour moi, sauvons le petit, et vous aurez le double.
- Le problème avec vous, tout comme avec votre fils c'est que votre fierté touche à la prétention absolue. Vous êtes incapable de reconnaître vos erreurs, et, plutôt que de vous abaisser à les reconnaître, vous sortez des chèques, ou des petits tas de billets de banque. Et vous ne changerez jamais. Il y a quinze ans, qu'est-ce que vous en aviez à faire qu'une pouffiasse raconte dans la presse à scandale qu'elle se faisait sauter par toute votre troupe après les concerts? Rien. Ce que vous ne vouliez pas, c'est avoir, ne serait-ce qu'une chance, qu'un tribunal vous déclare un tant soit peu responsable de l'échec de votre mariage. Et, si vous avez payé, c'est uniquement pour continuer à vivre dans votre petit confort intellectuel. Pas à cause de moi. Vous faites la même chose aujourd'hui. Plutôt que de parler à votre fils, plutôt que de lui avouer que vous regrettez les années perdues, plutôt que de lui dire que vous l'aimez, et que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour l'aider, plutôt que d'agir en homme, vous préférez passer des coups de fil, intriguer avec ses avocats, et acheter son détective privé. Et le pire Rivers, c'est que votre rejeton est exactement comme vous. Il engage un détective et des avocats mais refuse de lui dire la vérité. Trop fier pour ça. Il se marie et abandonne sa carrière pour se consacrer à sa femme, mais passe sa vie dans des boîtes de jazz, où il se prend pour Django Reinhart. Puis il s'étonne de se faire larguer. Je vous le dis, c'est votre digne rejeton Rivers. Du ramage, du plumage, mais pas plus de coeur que de dignité humaine. De l'esbroufe, voila ce que vous êtes, Rivers père et fils, Rois de l'esbroufe.
Il avait écouté ma tirade sans sourciller, et il prit tout son temps avant de me répondre.
- Je vous emmerde, De Sprague. Mais puisque vous êtes si malin, voila ce qu'on va faire : à partir de maintenant, je vous considère comme personnellement responsable de tout ce qui arrivera à mon fils.
- Vous vous prenez pour Dieu ou quoi ? Allez vous faire voir.
Je sortais et si la porte n'avait pas été équipée d'un groom automatique, j'aurai peut-être réussi à la claquer. Blix me rejoignit au milieu de la cour. Il faisait la gueule, mais il avait reçu l'ordre de me raccompagner. Je ne desserrais pas la bouche du trajet, et cette fois-ci, en descendant devant chez moi, je réussis à claquer la porte de la Cadillac.
Je faisais les huit cents mètres qui séparaient mon appartement de mon bureau à pied. Plusieurs messages m'attendaient. Yvan Kertec et Tania Blondel, notamment. Quant à Botherel et Associés, une secrétaire me faisait savoir que Maître Botherel Senior en personne sollicitait un rendez-vous.
Je décidais de commencer par les avocats du clan Rivers et je tombais sur une secrétaire.
- Je suis Louis De Sprague. J'ai trouvé sur mon répondeur une demande de rendez-vous de votre part. Avant toute chose, je désirerai parler à Maître Botherel.
- Il est en réunion, je ne peux pas le déranger.
- Voilà ce qu'on va faire, Mademoiselle. Faites-lui part de mon appel, je suis à mon bureau dans les vingt prochaines minutes, il peut m'y rappeler.
Elle hésita une seconde.
- Ne quittez pas, Monsieur De Sprague. Je l'avertis de votre appel.
Cela prit un peu moins de cinq secondes.
Botherel était un ténor du barreau, mais sa voix avait tout du soprano, voire du castrat. Je soupçonnais certains juges d'acquitter ses clients juste pour faire cesser ses logorrhées stridentes et nasillardes.
- Je n'ai pas le temps maintenant, De Sprague. Rappelons-nous ce soir.
- Désolé. Je suis pris. C'est maintenant ou pas.
- Donnez-moi cinq minutes.
- Pas une de plus. Et faites en bon usage.
Ce qu'il dut faire, puisqu'il revint prestement au téléphone.
- Nous avons un client en commun, Monsieur De Sprague.
J'eus envie de lui répondre que c'était bien là la seule chose. Mais je m'abstins.
- Je sais. Que puis-je pour vous ?
- Notre ami ne sera pas libre longtemps, au train où vont les choses. Est-ce que vous avez du nouveau ?
- Non. Venons-en au fait, Maître, j'ai encore une longue journée devant moi.
Il se racla la gorge plusieurs fois. Au travers du combiné je percevais de manière désagréable son souffle court d'asthmatique .
- Vous avez raison. Venons-en au fait. Je ne vois pas l'intérêt de batailler pour retarder l'inculpation de monsieur Rivers.
- Que voulez-vous dire ?
- Tant que nous ne serons pas inculpés; nous n'auront pas accès au dossier. Pour l'instant nous ignorons tous des pièces, et pourtant nous sommes en position défensive. Nous perdons du temps.
- Où voulez-vous en venir ?
- Vous savez parfaitement ce que je veux dire. Avouer, passer entre les mains d'un juge, accéder au dossier, et définir une stratégie dans l'intérêt de notre client. Alors que, si je ne m'abuse, pour l'heure, votre travail double l'enquête de police, et le mien ne sert qu'à reculer l'échéance.
- Vous avez parlé à Mark Rivers de tout ça ?
- Oui. Il persiste ou fait semblant de penser que vous allez le sortir de ce mauvais pas...
- J'ai accepté de travailler sur cette affaire en partant du principe que Rivers était innocent, contre certaines apparences, il faut bien le dire. Tant que j'y croirais, je continuerai. Le jour où il vous faudra un détective pour réunir des circonstances atténuantes, nous reparlerons de tout ça... En ce qui concerne le dossier, vous savez aussi bien que moi qu'il va se jouer sur les empreintes d'ADN. Mais il y aussi autre chose. Rivers n'agit pas comme un homme qui vient d'étrangler sa femme, sous le coup d'une crise de folie. Alors, pour moi, c'est simple; ou c'est un être complètement abject et extrêmement rusé, ou il est innocent. Dans le premier cas, il se découvrira bientôt, parce que vos trois ans de prison font partie de son plan. Mais, s'il est innocent, je vois mal comment vous pourriez le convaincre de plaider coupable. Sans compter qu'il serait alors victime d'une machination. Pour l'instant, je pense qu'il faut se résoudre à accepter la situation tel quel est: ni vous, ni moi, n'avons la main. A part ça, même si ce n'est pas une obligation, et même si nos relations passées n'incitent pas à la croire, je vous tiendrai au courant de ce que je découvrirai. Et je pense que j'aurai du nouveau d'ici peu.

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