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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE III (1)


"Ils disent que c'est un lundi de pluie,
mais Mardi n'est pas mieux
Mercredi est pire"
(Stormy Monday - T. Bone Walker)


Le mercredi est pire. J'avais la chanson de T. Bone Walker dans le crâne. Le troisième jour de l'affaire Rivers commençait sous un ciel orageux. L'humidité ambiante atteignait des sommets. A ce compte-là, il y aurait bientôt plus d'eau dans l'air que dans le lit du fleuve. Des fenêtres de mon salon, le peu que je pouvais en voir, me montrait pourtant un cours tumultueux, gorgé de limon et de débris végétaux, gonflé par les gros orages qui ces derniers jours, à l'intérieur des terres, avaient ravagé les récoltes. Depuis une décennie, les années se suivaient, l'une apportant la sécheresse, l'autre l'humidité. Cet été, le maïs et le blé pourrissaient sur pied.
J'en étais là de mes pensées lorsque mon téléphone sonna. Je reconnus la voix. Elle était grave, timbrée, pleine de résonances chaudes, malgré une légère cassure, due sans doute à l'abus de tabac.
- Allo
- Allo
- Il faut que nous nous parlions, De Sprague.
- Pourquoi pas ?
- Ma voiture est en bas de chez vous.
- Donnez-moi dix minutes.
Son Coupé de Ville des années quatre-vingt n'était peut-être pas mon genre de Cadillac, mais il y faisait frais et les fauteuils de cuir souple étaient confortables. Blix était au volant, un long cigare fin et puant au bec. Il avait l'air aussi aimable qu'une porte de prison.
Blix était maigre, et son visage était creusé de rigoles profondes, dans un cuir comme tanné par les affres de la mauvaise conscience. Invariablement vêtu de noir et coiffé d'un Stetson de même couleur, il portait dans sa botte droite un colt de bonne taille. Il parlait peu, ne souriait pas, et le plus souvent il se contentait d'attendre, immobile, peut-être que le Diable vienne lui régler son compte. Avant de descendre sa vieille mère, au cours d'une discussion d'ivrogne, il avait été batteur, et plutôt bon, d'après ce qu'on en disait. Rivers l'avait sorti de prison, au bout de quelques années, et depuis, il lui faisait office, tout à la fois de garde du corps, de secrétaire, de confident, et peut-être d'ange gardien. Blix ne m'aimait pas. Et finalement, tout le monde aimait bien Blix, y compris moi.
- Salut, me fit-il en marmonnant?
- Bonjour. Où va-t-on ?
- Au studio.
- Le Vieux y passe toujours sa vie ?
Mon interlocuteur sursauta. Malgré ses presque soixante-cinq ans, appeler Richard Rivers "le Vieux", tenait du crime de lèse majesté. Il préféra ne pas répondre et monta le volume de l'autoradio qui diffusait une Country insipide.

Un quart d'heure plus tard, nous débouchâmes dans une rue étroite et pavée à mi-hauteur d'une des sept collines historiques de la cité. La Cadillac s'arrêta en douceur devant une porte cochère. Comme je n'avais pas l'intention d'être agréable, je fis un commentaire acide sur le son de l'autoradio. Le secrétaire de Rivers renifla et sonna. Je le suivais au travers d'une cour, puis d'un long couloir tapissé de disques de platines et autres trophées jusqu'à un vaste salon tendu de velours rouge. Le sol était recouvert d'une épaisse moquette de la même couleur. Autour d'une table basse constituée d'un plateau de verre posé sur quatre statuettes d'ébènes, représentant des pieds de pachyderme, deux divans de cuir noir et brillant étaient disposés. Rivers était au téléphone. Il y avait cinq combinés, posés devant lui, en rang d'oignon, comme une armée prête au combat. Son armée personnelle. Il était vêtu comme à son habitude avec recherche et soin: des bottes mexicaines en lézard noir, des jeans serrés, étroits aux chevilles et une chemise western noire, décorée de minces filets d'argent. Ses cheveux, légèrement grisonnants aux tempes, teints noir jais, étaient coiffés au millimètre. Deux énormes bagues de collège ornées de rubis rouges brillaient sur sa main droite. Ses deux bassets hound, Jonhy et Eddy étaient endormis sur le divan. Johny grogna, plus par habitude que par conviction et Eddy se contenta de lever sur moi un oeil lourd et las, digne d'un alcoolique invétéré.
- Ca ressemble toujours à l'antichambre d'un bordel, ici, fis-je en l'interrompant grossièrement.
Il éloigna le combiné de son visage. Je ne l'amusais pas.
- Rien n'a changé dans ce bas monde, De Sprague. Y compris vous, à ce que je vois.
Il me toisa de la tête aux pieds, prit congé de son interlocuteur, et soupira.
- Je ne vous aime pas, De Sprague. Même après toutes ces années, je vous considère toujours comme stupide et malhonnête.
- Vous n'êtes pas obligés de me voir, ni de me parler. Personnellement, je vous considère comme brutal, égoïste et sans morale, mais finalement, je vous aime bien... Même si j'arrive à me passer de vous...
J'avais eu affaire à Rivers, quinze ans plus tôt. J'étais un jeune avocat, et lui, une star à son zénith. Le jeune avocat en voulait, et la vedette se séparait de la mère de son unique enfant. Le jeu avait consisté à lui prendre le plus d'argent possible. Ça n'avait pas été facile. La première madame Rivers avait quitté le foyer familial, avec le petit Mark âgé de 15 ans; La rock star, contrairement à la tradition, était notoirement fidèle, et même ivre mort, n'avait jamais réussit à coller une beigne à son épouse.
Il avait décidé de camper sur son honneur, et de ne lui verser que la plus petite pension possible. En dehors des obligations que lui conférait son fils, il était bien parti pour économiser même les queues de cerise: sa femme avait tout de la mauvaise fille, et lui, même sans ses études chez les Jésuites, avait l'aura du saint homme. Trop sans doute, d'autant que l'époque n'était déjà plus à l'honneur, depuis un bout de temps.
Je n'aimais pas beaucoup son ex femme, mais elle était ma cliente, et j'en étais à penser qu'une réputation ad hoc, était la première chose à bâtir, pour un jeune avocat d'ascendance modeste. J'avais trouvé une ancienne choriste de Rivers, qui mourrait d'envie de raconter ses mémoires de tournée, et une feuille de choux prête à payer pour leurs publications. La fille en question avait l'intention de traiter ça sous l'aspect "drogue, alcool et sexe chez les nantis", et même si Rivers pouvait difficilement être personnellement accusé de quoi que se soit, la publication de ces lignes au bon moment, c'est-à-dire à quelques jours de l'audience, pouvait faire un joli travail. Sans compter le tort, porter à la carrière d'un chanteur, qui avait débuté en tortillant du cul et du trémolo sur des rocks endiablés, mais qui en était désormais, et avec talent d'ailleurs, aux album de crooner, quand ce n'était pas aux chansons de Noël.
Je lui avais rendu une visite de courtoisie, et je lui avais expliqué ce que j'avais dans ma manche. Au risque de me faire casser la figure. Je m'en étais sorti vivant, et contre l'avis de ses avocats, Rivers avait racheté les mémoires de la choriste indélicate, et accepter de payer une pension honorable à son épouse infidèle. Il avait gardé de cet épisode un profond mépris pour ma personne, même si je sentais qu'au fond, il aurait pu me trouver sympathique. Pourtant, depuis du temps était passé, et s'il était vraiment resté égal à lui même, moi, j'avais pas mal changé, et plutôt plusieurs fois qu'une.
- Qu'est-ce que vous me voulez, Rivers ?
- J'ai parlé à Botherel. Il pense que mon fils est mal parti. D'ailleurs, il pense aussi, que c'est une erreur de vous employer. Mais puisque Mark en à décidé ainsi...
- Votre fils est moins mal parti depuis que vous avez passé quelques coups de fil. Il n'en demeure pas moins, que quelques lampions lui pendent au nez.
- Mon fils n'est pas coupable.
- Est-ce que vous voulez dire par là qu'il est innocent ?
- Je n'ai jamais aimé votre humour. Ce que je sais c'est que l'effet de mes coups de fil ne sera pas éternel. Ce que je ne sais pas, c'est ce qui va se passer ensuite.
- C'est pourtant assez simple. Ou les éléments à charges s'accumulent, et votre fils sera inculpé de meurtre sur son épouse; sans doute involontaire, ou, on arrive à trouver des failles dans l'accusation, et il s'en sortira, en tout cas, au bénéfice du doute. Une troisième solution existe. Trouver le coupable.
- Quelles chances ?
- Impossible à dire.
- Vous avez quelque chose ?
- Pas la queue d'une piste. Pour l'instant tout ce que je fais est parallèle à l'enquête de la police. Et tout ce que je trouve enfonce votre fils.
- Ce n'est pas pour ça qu'on vous paye, De Sprague.
- Votre fils me paye. Pas vous. A mes yeux, il reste seul juge de mon travail.
- Je vais vous dire ce que je pense. Je crois que vous travaillez pour le plus offrant. Et je ne me fais pas d'illusions. Les Blondel sont plus riches, plus puissants et ont plus d'entregent que moi. Mark est la victime idéale. D'ici peu, tout le monde sera d'accord pour lui enfoncer la tête.
- Ca peut bien se passer comme ça, en effet.
- Botherel dit qu'en plaidant coupable, il s'en sortira en passant trois ans au trou.
- C'est sans doute vrai.
- Mark ne veut pas en entendre parler.
- Ca règle la question.
- Ca ne règle rien du tout. Je veux que vous travailliez pour moi De Sprague. Ce crétin est en train de se suicider.
- Des clous, j'ai déjà un employeur.

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