Je sautais dans mon automobile et j'arrivai au portail vingt minutes
plus tard. La place était toujours cernée de journalistes.
Des barrières Vauban, surveillées par quelques poulets,
pénétrés de leur importance soudaine, avaient été
installées pour tenir la foule à distance. Deux camionnettes
pleines de flics stationnaient à proximité. J'étais
attendu. Les barrières s'écartèrent à mon
arrivée et les battants s'ouvrirent devant moi pour se refermer
sur mon pare-chocs. Perez, le gardien de nuit était de service,
et c'était précisément lui que je cherchai. Je
laissais la voiture en plein milieu du passage et j'en sortais. Perez
marcha vers moi. C'était un homme de bonne stature, sec et souple,
d'une quarantaine d'année. Une barbe taillée soigneusement
et des cheveux poivre et sel, coupés courts, encadraient un visage
ferme mais avenant.
- Bonsoir. Je suis attendu par Mark Rivers.
- Je sais, Monsieur, vous pouvez y aller.
- Merci. J'ai quelques informations à récolter avant.
Vous avez cinq minutes ?
- J'ai des milliers de minute. Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
- J'ai cru comprendre que vous travaillez ici depuis pas mal de temps.
- Exact.
- Étiez-vous déjà là lors du rapt de madame
Blondel ?
- Non, je suis arrivé bien après. Lorsqu'on a refait le
système de sécurité. Il y a dix ans.
- Comment ça ?
- La société dans laquelle j'étais employé
a conçu et réalisé tout le gardiennage électronique
de la propriété. J'étais chef de chantier et c'est
moi qui ai dirigé les travaux. A la fin de ceux-ci, monsieur
Blondel voulait engager un spécialiste et un responsable pour
l'entretien du système. Il m'a proposé le boulot, je cherchai
quelque chose qui me laisse un peu de temps libre, j'ai accepté.
- Je ne comprends pas.
- Je viens d'Argentine. Je me suis installé en France, il y a
quinze ans. J'ai obtenu ma nationalité par un mariage arrangé,
c'était courant à l'époque, et j'ai accepté
le premier travail stable que j'ai trouvé. Mais, avant l'exil,
j'étais étudiant en lettre à Buenos Aires. Je suis
un passionné de Cervantes, et j'ai le projet d'écrire
une thèse sur l'influence de Cervantes sur la littérature
latine. Depuis que je travaille ici, j'ai repris mes études,
je passerai mon doctorat de littérature, dans un an et demi.
- Bravo.
- Merci. Je sais que ce n'est pas banal pour un gardien de porte...
- Il n'y a pas de raison. Comment est conçue la sécurité
ici ?
- Tout est entièrement électronique. Capteurs, caméras
et radars.
- C'est à dire ?
- Le problème vient du fleuve et du champ de course. Il y a quand
même plus de deux kilomètre de berges, et presque autant
de grillage et de haie devant le champ de course. Nous avons adopté
une technique qui consiste à ceinturer tout le domaine d'un véritable
mur infrarouge. Dés qu'un être vivant de taille supérieure
à un gros chien passe le mur, les sas, les alarmes et les caméras
se déclenchent.
- Qu'est-ce que vous appelez les sas?
- Ce sont d'autres murs infrarouges qui divisent le domaine en autant
de petits territoires. Supposons qu'un intrus pénètre
par le fleuve, les alarmes s'enclenchent, les sas s'activent. Aussitôt
que l'intrus fait deux ou trois cents mètres, il va traverser
un autre mur. D'ici là, je saurais ou il va, à qu'elle
vitesse, etc. Avec un peu de chance il sera même filmé
par une caméra. Les réseaux de détection deviennent
de plus en plus denses au fur et à mesure que l'on s'approche
de la résidence.
- Je peux voir ?
- Suivez-moi.
Je lui emboîtais le pas vers l'intérieur de ce qui à
première vue ressemblait à une cabane. A y regarder de
plus près, l'endroit avait tout du bunker. Le mur du fond était
tapissé d'écrans, d'interrupteurs et de voyants de toutes
sortes. Plusieurs téléphones étaient posés
côte à côte, deux fusils d'assaut étaient
enchaînés à un râtelier.
- D'ici, on contrôle tout le système. En cas de défaillance,
une alarme sonore se met en route, et en même temps, tout bascule
dans une salle identique, située au sous-sol du Château.
Simultanément, une autre alarme se déclenche au poste
de police le plus proche.
- Et si un petit malin se débrouillait pour venir du ciel ? Est-ce
qu'il pourrait se poser ?
- Oui, sur un des neuf trous du golf. Mais il serait encore à
un kilomètre et demi des résidences, avec quatre murs
infrarouges à passer.
- Autrement dit, mission délicate.
- Vous voulez dire impossible. Sans compter que, vous avez au-dessus
de tout ça, un radar de détection aérienne.
- Qui peut couper les alarmes ?
- Moi, le gardien de jour, Louis et Charles Blondel, et deux des trois
gardes armés. Il y a six clefs. Il faut aussi faire un code.
Mais ça ne coupe que les signaux d'alarmes. Les caméras
et l'ordinateur central restent en éveil et enregistrent tout.
- Vous pouvez sortir un rapport de votre ordinateur ?
- Autant que je veux.
- Ca prend longtemps ?
- Vingt minutes.
- Je peux avoir celui de la nuit de dimanche soir ?
- Il n'y a eu aucune anomalie.
- Je peux le voir quand même ?
- Vous ne me croyez pas ?
- Si, je veux juste voir comment ça se présente, et de
toutes façons les flics vous le demanderont.
- Ils me l'ont déjà demandé, dit-il en sortant
une vingtaine de feuillets d'un tiroir. Jetez un coup d'oeil dessus,
ils viendront le prendre dans la matinée.
Je fis semblant de comprendre ce que je lisais et je lui rendais le
document.
- Autre chose, ajouta-t-il, les mémoires de l'ordinateur sont
infalsifiables. Elles ne peuvent qu'être conservées ou
détruites, en aucun cas, modifiées.
- En d'autres termes, et si j'ai bien compris, en dehors du portail
principal, il n'y a aucun moyen de pénétrer ici incognito.
Il me regarda en souriant, et réfléchit un instant.
- Vous êtes un petit malin, me fit-il. Mais pas assez. La caméra
est déconnectée du système général,
mais toutes les images sont enregistrées sur disque dur, et gardées
trois jours.
- Qui s'occupe de l'entretien des disques durs?
- Sécurity Inc. Une compagnie de surveillance vidéo. Les
flics viennent regarder tout ça à huit heures demain matin.
Vous voulez en être ?
- Je vous remercie. Il faut que je dorme, de temps en temps.
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