Je dormis mal, donc je me levai de mauvais poil.
Je commençais par appeler Kosecki, qui, a en croire son ton de
voix n'avait pas reposé de son meilleur sommeil, non plus.
- Qu'est-ce que tu me veux, Louis ?
- Je voudrais passer te voir vers les une heure. Est-ce que tu auras
déjà quelques résultats ?
- J'en sais rien. Pointe-toi chez le rital, en face de la police judiciaire.
Si j'ai le temps de bouffer un sandwich, c'est là que j'irais.
- À quelle heure as-tu convoqué Rivers ?
- Seize heures trente. Je vais pas avoir assez de place dans mon bureau,
pour son staff d'avocat.
- Tu touches à la gloire, Jo. Avec un peu de chance il va te
dédicacer une photo.
Il me raccrocha au nez, du plus fort qu'il pu. Comme je considérai
que ma matinée était déjà gâchée,
je fus simplement heureux de l'avoir mis sur les nerfs.
Je tuais le temps comme je pouvais. J'ouvris un dossier "Mark Rivers"
que je datais. J'y rangeais mes premières notes de frais ainsi
qu'un feuillet manuscrit où je notais de façon sommaire
mes faits et gestes de la veille.
Vers les onze heures, je me décidais à affronter la fournaise.
Je passais voir mon banquier, au coin de la rue. Un rapide examen du
chèque de Rivers, lui permit de saisir dans la seconde, de quoi
il retournait. Il me fit comprendre, que ce n'était pas pour
autant, une raison d'imaginer que mon découvert bancaire était
extensible. Je gardais de ma jeunesse marxiste, une haine solide des
banquiers, que celui-ci entretenait avec talent, et, sans doute délectation.
Je pris un peu de liquide, qu'il me concéda en reniflant ,et
je sautais dans un taxi, direction la Police judiciaire, où il
n'était pas question d'espérer trouver une place pour
se garer. Chemin faisant, je faisais stopper mon véhicule, et
j'achetais les journaux du matin. Tous titraient sur le meurtre.
J'arrivais au bistrot de Kosecki en avance. Il y fit son entrée
vingt minutes plus tard. Son faciès projetait un message clair
: pas question de lui chercher des poux dans la tête.
Je m'étais trouvé un coin ombragé en terrasse,
et j'étais assez heureux de profiter d'un maigre souffle d'air
tiède. Il me fit signe de le suivre à l'intérieur
ou il choisit sans hésiter la table là plus proche des
pissotières.
Le serveur qui devait avoir l'habitude de son client se précipita
sur nous. Kosecki commanda un sandwich au pastrami et une bière,
j'en fit autant.
Depuis que sa femme l'avait quitté, il avait rajouté quinze
kilos sur ses quatre vingt. Du coup il transpirait ferme, même
au plus dur de l'hiver.
- Putain de climat, fit-il, en me jetant un regard féroce.
- Vous avez raison inspecteur. Ce temps là me fiche en l'air
tout pareil.
- Pas autant que moi, Louis, pas autant que moi.
- C'est à cause du fleuve...
- Faut le croire. Du fleuve et des lagunes. Explique-moi un peu, ce
que des millions de personnes, viennent foutre dans un coin pareil,
au milieu des marécages, des industries et des moustiques...
- C'est un mystère.
- tu l'as dit, un putain de mystère, pas étonnant qu'après
ça, ils s'entre-tuent...
- Que dit le labo ?
- Le labo ? ah ouais. Le labo. Le labo dit que c'est A négatif.
Ton client est A négatif.
- 40 % de la population est A Négatif.
- Oui. Mais il n'y a pas 40 % de la populace mariée avec la victime,
et qui se trimbale avec des traces de lutte sur le visage.
Il marquait un point, pourtant il ne paraissait pas si sûr de
lui.
- Et quoi d'autre Jo ?
- Les empreintes sur le téléphone, et le couteau sont
celles de Mark Rivers et de Nancy Blondel. On a quelques empruntes inconnues,
mais elles semblent assez vieilles. La bague qui était au doigt
de la victime était une sorte d'anneau tressé en or, qui
venait de la mère de Rivers, et qui avait fait office d'alliance.
- C'est tout ?
- Les téléphones. Il y a les téléphones.
- Ca a été vite, pour les téléphones.
- Oui, faut dire qu'on leur laisse guerre le choix. D'autant qu'il n'y
a pas grand-chose.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Entre minuit et six heures quarante-cinq, il y a eut sur les vingt
lignes de la propriété Blondel, et les huit lignes sans
fil appartenant aux membres de la famille, en tout et pour tout, un
seul appel.
- Un seul ?
- Oui mon gars. A minuit trente-cinq. L'appel venait de la maison de
Nancy Blondel.
- Et où est-il arrivé ?
- Je te le donne en mille. Au Hot One.
- Merde.
- Tu l'as dit, Louis, merde. Nancy Blondel a été étranglée
aux environs de minuit trente, et a priori, c'est Mark Rivers qui reste
le mieux placé pour avoir passé ce coup de fil. Ton client
y est jusqu'au cou.
- Qui a reçu le coup de fil, Jo ?
- On ne sait pas encore. C'est le numéro de la cabine publique
du Hot One. Personne ne se rappelle d'un appel particulier. Ça
sonne pas mal sur cet appareil...
- Tu veux dire que tu n'as pas grand-chose, Jo ?
- J'ai tout ce qu'il me faut. Encore un peu de temps et j'aurai le reste.
- Alors tu vas mettre Rivers en prison ?
- Je sais pas encore.
- Tu essayes de me bluffer Jo. De toi à moi, je suis prêt
à parier que tu as reçu un coup de fil d'en haut, te disant
de ne boucler du beau linge qu'a coup sûr... C'est pour ça
que tu fais cette gueule. Tu le bouclerais avec plaisir, le Rivers...
- Va te faire voir, Louis.
J'avais touché juste. Je connaissais Kosecki. Ce qui l'embêtait
ce n'était pas tant le fait que son faisceau de preuves soit
un peu plus Léger qu'il ne l'avait imaginé. Non, ce qui
le mettait en rogne, c'était de ne pas pouvoir suivre sa stratégie
favorite, qui consistait à appuyer sur la tête du suspect,
jusqu'au moment ou celui-ci se déballonne. Et tout ça,
parce que l'affaire était sensible. Or Kosecki n'aimait ni les
riches, ni les gens de pouvoir. Il se contentait de les craindre. Et
sa peur devenait panique dés qu'il se sentait traqué.
Je décidais de pousser mon avantage.
- Je trouve ça un peu gros, le coup de fil au club de Rivers,
pile à l'heure du crime.
- Et pourquoi ça, un peu gros ? Rivers et sa femme se disputent
pendant le dîner. Elle part la première, il la rejoint,
il l'a tue, mais elle se débat et lui amoche le visage. Il téléphone
au Hot One, met sa petite mise en scène au point, et l'exécute.
Qu'est ce qui te va pas la dedans ?
- Un tas de choses, Jo. Notamment le fait que si ça c'est passé
comme ça, on est devant un meurtre maladroit et sans préméditation.
Avec de bons avocats, il fera trois ans ferme, et encore. Même
si dans la panique, il a fait comme tu dis, à l'heure qu'il est,
ses avocats l'ont mis au courant. Si ce que tu dis est vrai, dans deux
heures, en appuyant un peu, il passera aux aveux. Moi, je te parie que
ça ne sera pas le cas. De touts manières, je ne crois
pas que ça serait une bonne chose de le foutre au trou maintenant.
Je crois qu'il faut un peu de temps pour que cette histoire se décante...
- Tu me donnes des conseils, maintenant ?
- Non, Louis, je te dis juste ce que j'en pense. Tu sais comme moi qu'il
y a tout un paquet de choses à venir ou à voir. Sans parler
des ADN. Pour qui était ce coup de fil au Hot One ? A qui profite
le crime ? Avec qui Nancy Blondel fricotait-elle ? Et je suis sûr
qu'on trouvera d'autres questions sans réponses.
- Tu as peut-être raison, me concéda-t-il.
- Un peu, que j'ai raison. Moi, je te parie que d'ici une semaine, tout
le monde voudra voir Rivers plaider coupable. Mais, en attendant, c'est
trop tôt..
- Tu m'accuses de quoi ?
- De rien. Je penses que t'es le genre de flic à vouloir pincer
les coupables. Mais je suis pas certain que tes patrons aient la même
envie. Alors si ta hiérarchie te donne une chance de faire ton
boulot sans le savoir, je crois que tu devrais la saisir.
- Facile à dire.
- Quand est-ce que le labo rend le corps ?
- Ils ont fini. Ce matin je crois.
- J'ai cru comprendre que les obsèques auront lieu aussitôt
que possible.
- Je sais.
- A quelle heure ouvre le Hot One ?
- Sept heures. On n'a eu que le patron et la vestiaire pour l'instant.
Le patron passe la majeure partie de la soirée au restaurant.
Les trois quarts du temps c'est lui qui décroche le téléphone
public, quand il y a des appels. Il se souvient de rien. Je pense qu'on
fera chou blanc avec ce coup de fil...
Il s'enfila son sandwich au pastrami en quatre bouchées, fit
suivre le même chemin à sa bière et se leva l'air
décidé.
- J'ai une après-midi de merde qui attend, Louis. Comme tu me
dis rien, j'en déduis que tu sais rien de plus que moi. Ah, autre
chose, je sais que tu adores fouiller la merde. Cette fois-ci, je te
conseille de regarder ailleurs. On travaille sur un assassinat, rien
qu'un assassinat, pas l'histoire du monde et de la société.
Tu m'as compris Louis ?
- Tu veux dire qu'il ne faut pas déranger les Blondel, ton ministre
et le reste du monde?
- Je veux juste dire qu'il faut que tu fasses gaffe. Personne n'a envie
que cette affaire prenne des dimensions incontrôlables. On cherche
le coupable d'un crime. Un point c'est tout.
- Bigre, c'était un sacré coup de fil, que tu as reçu
ce matin...
- C'était pas un coup de fil. Je me suis retrouvé dans
le bureau du ministre. Tu as déjà vu un sale con de près,
Louis ?
- Oui inspecteur, peut être pas le même genre, mais j'en
ai déjà vu.
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