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LE ROMAN

QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE I (7)


Le club était situé dans les collines, un peu à l'écart des zones habitées. La route sinuait sur plusieurs kilomètres. Un chemin de pierres concassées en partait et continuait de monter sur quelques centaines de mètres, jusqu'à un parking, en fait une sorte de plate forme dégagée au bulldozer, éclairée de quelques lumières basses bleuâtres où pouvaient se garer deux cents voitures. Cinquante mètres en contrebas du parking, un hangar de parpaing et de tôle, était chichement éclairé de néons roses et bleus. Les lumiéres se concentraient autour de l'entrée. Je m'approchais d'un videur de stature respectable mais d'allure bonhomme.
- Bonsoir. Je m'appelle De Sprague, je suis détective privé et je travaille sur le meurtre de Nancy Blondel.
- Les flics sont déjà venus, me dit-il d'un air fataliste.
- Je m'en doute, mais est ce que ça vous embête de répondre encore à quelques questions ?
- Pas assez pour vous dire non. Pour qui vous êtes?
- Je suis engagé par Mark Rivers
- Allez-y, posez vos questions.
- Ou s'est passée l'altercation entre Mark Rivers et la femme ?
- A l'entrée du parking.
Le chemin étroit qui menait de la route au Hot One traversait le stationnement pour en redescendre de l'autre coté. Les piétons quittaient le parking par l'entrée des voitures.
- Qu'est-ce que vous avez pu voir ?
- Pas grand-chose en fait. C'était éclairé comme ce soir, c'est à dire juste ce qu'il faut pour retrouver sa voiture et marcher jusqu'ici. J'y vois mieux quand un véhicule manoeuvre plein phares, mais c'était pas le cas.
- Est-ce que vous pouvez être sur à cent pour cent que c'était une femme ?
- Je crois bien me souvenir de cheveux longs.
- De quelle couleur ?
- Impossible à dire.
- Comment ça s'est passé exactement, dans votre souvenir ?
- J'ai entendu des voix, j'ai regardé en direction des voix, j'ai vu deux ombres qui s'invectivaient, l'une d'elle est tombée, l'autre est partie en courant, j'ai entendu une portière claquer, j'ai prévenu la caissière qu'il y avait un problème, j'ai pris une matraque, au cas où, et j'ai marché le plus vite possible vers l'entrée du parking. L'ombre s'est relevée, elle s'est dirigée vers moi et j'ai reconnu monsieur Rivers. Je l'ai aidé à rejoindre l'intérieur du club, puis le bureau. Il avait une grosse bosse et il saignait au cou. Le patron du club est arrivé avec la vestiaire, et je suis retourné à la porte.
- Quelle heure était-il ?
- A cinq minute près, une heure et demie.
- Est-ce que vous avez pu voir la voiture de l'agresseur ?
- Rien du tout. Elle devait être garée pile à la sortie, moteur allumé. Je suis arrivé trop tard.
- Est-ce que vous avez vu arriver un véhicule, peu avant ?
- Impossible à dire. Il y pas mal de bagnoles qui passent par ici tous les soirs.
- Est-ce que ça pourrait être quelqu'un qui venait de quitter la boite ?
- Pas dans la demie heure qui précédait. Je connais bien mes clients, d'ailleurs ici, on ne reçoit que les habitués et leurs amis.
- Qu'est-ce que vous pensez de Mark Rivers ?
- En dehors du fait que c'est un gars connu, c'est un client plutôt comme les autres. Un fana de musique. Il picole un peu mais raisonnablement. Toujours poli. Généreux.
- Il vient ici souvent ?
- Presque tous les soirs. Souvent, il fait le boeuf, à la fin des concerts.
- Il joue bien ?
- Je crois qu'il joue bien. Sans quoi, tout connu qu'il est, le patron le laisserait pas monter sur scène. Les artistes et les musiciens qui jouent ici, sont ce qu'il y a de mieux, en jazz et en blues. La clientèle est plutôt difficile.
- Est-il venu, ce soir ?
- Oui, il est arrivé il y a une heure environ.
- Vous travaillez là depuis longtemps ?
- Quinze ans. Ça fait un bail, et je sais de quoi je parle.
- Je n'en doute pas. Je vous remercie de votre coopération.
- De rien.
- Je peux rentrer ?
- C'est deux cents balles.
Je m'acquittais du péage et je pénétrais dans une vaste salle carrée éclairée dans le genre de la maison, c'est-à-dire chichement, en rose et bleu.
A droite de l'entrée, la vestiaire était au chômage. La saison n'était pas aux manteaux et autres caches-cols. De l'autre coté de son comptoir, une large porte surmontée d'un panneau en bois indiquant "Cantina", donnait sur un couloir aux murs blancs, tapissé de photos d'artistes faon Harcourt.
Je m'approchais de la jeune fille blonde qui s'ennuyait ferme, derrière le comptoir du vestiaire, je me présentais et j'engageais la conversation. Elle me confirma avoir soigné Rivers, la veille. Il avait une belle bosse, et des blessures au cou qui saignaient peu. Il n'avait pas semblé plus bouleversé que ça. Je laissais la jolie blonde en la remerciant avec un billet de cinq, dans l'assiette des pourboires.
Le fond de la salle était occupé par une scène basse d'une vingtaine de mètres de large. Les deux cotés étaient entièrement pris par deux bars. Les gens qui n'étaient pas accoudés aux bars étaient assis autour de la trentaine de tables installées au centre du club. Il y avait pas mal de fumée et peu de gens parlaient. Le groupe jouait dans une sorte de pénombre, ce qui ne l'empêchait pas d'être bon et d'avoir le son.
Je cherchai Rivers du regard et je ne le voyais nulle part.
J'optais pour le bar, me fit servir une bière, et mon verre à la main je me dirigeais vers le restaurant.
Le couloir d'une dizaine de mètres de long hébergeait une cabine téléphonique, l'entrée des toilettes et deux autres portes; peut être celles donnant aux bureaux. Il débouchait sur une salle de belle taille décorée à la Mexicaine. Les grandes baies vitrées étaient ouvertes sur une sorte de patio agrémenté d'arbres en pot et de plantes vertes. Rivers était assis seul à une des tables de la terrasse.
Je me dirigeais vers lui.
- Bonsoir Monsieur Rivers
- Bonsoir Monsieur De Sprague. J'imaginais que vous seriez là plus tôt.
- J'ai un peu travaillé.
- Je vois que vous avez déjà un verre. Asseyez-vous, et racontez-moi votre journée.
- Ca prendrait la journée... J'ai rencontré votre belle-soeur, et j'ai fouiné.
- Je suppose que Tania vous a fait le même effet qu'aux autres. Vous vous sentez vieux, laid et stupide. Sans parler de pauvre.
- Exact.
A mon arrivée, il semblait morose, mais, à présent, il s'amusait bien.
- Et quoi d'autre Monsieur De Sprague ?
- J'ai vérifié votre emploi du temps d'hier soir. Ça va avoir du mal à tenir. Vous êtes sûr de ne pas avoir oublié quelque chose ?
- Tout à fait certain. Pourquoi cela ?
- Mettons les choses au clair. Votre épouse a été assassiné entre minuit quinze et minuit quarante-cinq. Vous avez quitté la table des Blondel à minuit quinze, et vous êtes arrivé ici à une heure trente.
Or, il faut environ vingt minutes pour venir de chez les Blondel au club. Vous avez donc eut largement le temps de passer chez vous, de tuer votre femme, de monter le coup du parking avec une complice, pour expliquer les traces sur votre visage, et d'arriver ici avant une heure trente.
- C'est ce que vous pensez?
- C'est ce que Kosecki pense. Et ça va être dur de lui sortir cette idée de la tête. Pour peu que les groupes sanguins coïncident...
- Si c'est le cas, nous verrons.
- Si vous pensez que ce sera le cas, il vaudrait peut-être mieux changer notre stratégie d'abord. D'autant que nous aurons les premiers résultats d'analyse demain. Ça nous laisse peu de temps.
- Mettons les choses au clair, Monsieur De Sprague. Vous n'êtes pas facile à engager, mais je vous ai engagé. Et je vous paye pour chercher l'assassin de ma femme. Pas pour accumuler les preuves à charge contre moi.
- J'enquête. C'est la seule chose que je puisse faire. Je ne vais pas sortir un assassin de mon chapeau. Si vous le désirez, je peux m'arrêter dans la minute et vous rendre votre chèque. Mais si je travaille, je travaille à ma façon. Point à la ligne, monsieur Rivers. Pour l'instant, j'ai l'impression que vous ne me dites pas toute la vérité. Mais soyez-en persuadé, je découvrirai la vérité. Ça me prendra le temps qu'il faudra, mais je trouverai. Alors si cette vérité peut vous déranger, je ne saurais trop vous conseiller de me congédier.
Il prit le temps de réfléchir. Non seulement il s'amusait moins, mais il envisagea réellement toutes les possibilités. Y compris celle de me dire un petit bout de vérité. Il pensait vite, et opta pour un statu quo provisoire.
- Est-ce que vous travaillerez pour moi, même en me croyant coupable ?
- Dans ma profession, on ne travaille pas que pour des innocents, Monsieur Rivers, sans parler des coupables avec circonstances atténuantes... Je ne dis d'ailleurs pas que vous êtes coupable. Je n'en sais rien. La seule chose dont je sois certain, c'est que vous ne me dites pas tout... Sans compter que vous faites un suspect idéal.
- Je suis convoqué demain à la Police Judiciaire. Vous croyez que je vais être arrêté ?
Ce fut à mon tour de prendre mon temps. Une serveuse déguisée en Zorro nous apporta des chips de maïs et du guacamolé. Rivers lui fit signe de remettre les boissons.
Je mâchonnais quelques croustilles et je vidais mon verre.
- La serveuse est sensationnelle fis-je. Qu'est ce qui se passe, si on tire sur le masque?
- Le Sergent García apparaît, je suppose. Mais je suis sûr que vous êtes mieux éduqué que ça.
La fille revint avec une Tecate dans un bock et un verre rempli de glaçons généreusement arrosés de whisky. Elle avait de très jolis yeux verts, et ce que le loup laissait voir de son visage était deux lèvres pâles sur une peau laiteuse, ponctuée de tache de rousseurs. Ses cheveux étaient sévèrement tirés en arrière par un catogan de soie noire. Elle n'avait d'yeux que pour mon voisin, et je la comprenais. La nuit le rendait plus beau, plus singulier, plus sombre encore. Désespéré et fier. Tout ce qu'une femme peut avoir envie de protéger.
- Vous ne m'avez pas répondu, reprit-il. Est-ce que je vais être inculpé ?
- Inculpé; arrêté... Je ne sais pas. Si le groupe sanguin des prélèvements effectués sur votre épouse correspond au vôtre, vous êtes en difficulté. Cà ne prouvera cependant rien. L'ADN fera le vrai travail, et je pense qu'il faudra au moins trois semaines. En attendant Kosecki va faire analyser tous les relevés téléphoniques du domaine Blondel, y compris les portables. Il saura si vous avez téléphoné et à qui, entre minuit et quart et une heure et demie. Çà lui prendra deux jours; mais il y arrivera.
- Deux jours ?
- Au plus vite. Ça peut aller jusqu'à quatre.
- Je veux être en liberté jusqu'aux obsèques de Nancy.
- Noble ambition. Quand auront-elles lieu ?
- Dés que l'on nous en donnera l'autorisation. Combien de temps cela peut-il prendre, selon vous ?
- Un ou deux jours.
- Ca se passe comment, une arrestation ?
- Pour l'instant, vous êtes témoin. Kosecki peut considérer que vous êtes un témoin précieux et vous mettre en garde à vue. Puis il peut transmettre le dossier au juge, qui peut vous inculper, et vous incarcérer. Le tout peut se faire demain comme dans dix jours, ou un mois. Mais, si cela peut vous rassurer, il n'y a pas tant d'innocents que ça, qui croupissent en prison.
Ça ne le rassurait pas. Il tirait sur son verre nerveusement et il lui était de plus en plus difficile de cacher sa peur, voir sa terreur. Je regardais le ciel. Il faisait toujours aussi moite et des nuages blancs effilochés cachaient les étoiles.
- Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire, Monsieur De Sprague ?
- Continuer à chercher. Essayer de comprendre l'étrange monde ou vous vivez, parce que ce n'est pas un meurtre par hasard, Monsieur Rivers. D'ailleurs, je ne crois pas aux assassinats accidentels.
Il était blême. Il se leva.
- Je vais aller écouter le groupe. Vous devriez venir avec moi.
- Je vous remercie. Mais j'ai à me lever tôt.
Il partit d'un pas mal assuré. Je le suivais, conduisais jusqu'au parking de mon immeuble et me couchais aussi vite que possible.
Cette nuit-là, je ne dormis pas bien.
 

Chapitre II

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