Le club était situé dans les collines, un peu à
l'écart des zones habitées. La route sinuait sur plusieurs
kilomètres. Un chemin de pierres concassées en partait
et continuait de monter sur quelques centaines de mètres, jusqu'à
un parking, en fait une sorte de plate forme dégagée au
bulldozer, éclairée de quelques lumières basses
bleuâtres où pouvaient se garer deux cents voitures. Cinquante
mètres en contrebas du parking, un hangar de parpaing et de tôle,
était chichement éclairé de néons roses
et bleus. Les lumiéres se concentraient autour de l'entrée.
Je m'approchais d'un videur de stature respectable mais d'allure bonhomme.
- Bonsoir. Je m'appelle De Sprague, je suis détective privé
et je travaille sur le meurtre de Nancy Blondel.
- Les flics sont déjà venus, me dit-il d'un air fataliste.
- Je m'en doute, mais est ce que ça vous embête de répondre
encore à quelques questions ?
- Pas assez pour vous dire non. Pour qui vous êtes?
- Je suis engagé par Mark Rivers
- Allez-y, posez vos questions.
- Ou s'est passée l'altercation entre Mark Rivers et la femme
?
- A l'entrée du parking.
Le chemin étroit qui menait de la route au Hot One traversait
le stationnement pour en redescendre de l'autre coté. Les piétons
quittaient le parking par l'entrée des voitures.
- Qu'est-ce que vous avez pu voir ?
- Pas grand-chose en fait. C'était éclairé comme
ce soir, c'est à dire juste ce qu'il faut pour retrouver sa voiture
et marcher jusqu'ici. J'y vois mieux quand un véhicule manoeuvre
plein phares, mais c'était pas le cas.
- Est-ce que vous pouvez être sur à cent pour cent que
c'était une femme ?
- Je crois bien me souvenir de cheveux longs.
- De quelle couleur ?
- Impossible à dire.
- Comment ça s'est passé exactement, dans votre souvenir
?
- J'ai entendu des voix, j'ai regardé en direction des voix,
j'ai vu deux ombres qui s'invectivaient, l'une d'elle est tombée,
l'autre est partie en courant, j'ai entendu une portière claquer,
j'ai prévenu la caissière qu'il y avait un problème,
j'ai pris une matraque, au cas où, et j'ai marché le plus
vite possible vers l'entrée du parking. L'ombre s'est relevée,
elle s'est dirigée vers moi et j'ai reconnu monsieur Rivers.
Je l'ai aidé à rejoindre l'intérieur du club, puis
le bureau. Il avait une grosse bosse et il saignait au cou. Le patron
du club est arrivé avec la vestiaire, et je suis retourné
à la porte.
- Quelle heure était-il ?
- A cinq minute près, une heure et demie.
- Est-ce que vous avez pu voir la voiture de l'agresseur ?
- Rien du tout. Elle devait être garée pile à la
sortie, moteur allumé. Je suis arrivé trop tard.
- Est-ce que vous avez vu arriver un véhicule, peu avant ?
- Impossible à dire. Il y pas mal de bagnoles qui passent par
ici tous les soirs.
- Est-ce que ça pourrait être quelqu'un qui venait de quitter
la boite ?
- Pas dans la demie heure qui précédait. Je connais bien
mes clients, d'ailleurs ici, on ne reçoit que les habitués
et leurs amis.
- Qu'est-ce que vous pensez de Mark Rivers ?
- En dehors du fait que c'est un gars connu, c'est un client plutôt
comme les autres. Un fana de musique. Il picole un peu mais raisonnablement.
Toujours poli. Généreux.
- Il vient ici souvent ?
- Presque tous les soirs. Souvent, il fait le boeuf, à la fin
des concerts.
- Il joue bien ?
- Je crois qu'il joue bien. Sans quoi, tout connu qu'il est, le patron
le laisserait pas monter sur scène. Les artistes et les musiciens
qui jouent ici, sont ce qu'il y a de mieux, en jazz et en blues. La
clientèle est plutôt difficile.
- Est-il venu, ce soir ?
- Oui, il est arrivé il y a une heure environ.
- Vous travaillez là depuis longtemps ?
- Quinze ans. Ça fait un bail, et je sais de quoi je parle.
- Je n'en doute pas. Je vous remercie de votre coopération.
- De rien.
- Je peux rentrer ?
- C'est deux cents balles.
Je m'acquittais du péage et je pénétrais dans une
vaste salle carrée éclairée dans le genre de la
maison, c'est-à-dire chichement, en rose et bleu.
A droite de l'entrée, la vestiaire était au chômage.
La saison n'était pas aux manteaux et autres caches-cols. De
l'autre coté de son comptoir, une large porte surmontée
d'un panneau en bois indiquant "Cantina", donnait sur un couloir aux
murs blancs, tapissé de photos d'artistes faon Harcourt.
Je m'approchais de la jeune fille blonde qui s'ennuyait ferme, derrière
le comptoir du vestiaire, je me présentais et j'engageais la
conversation. Elle me confirma avoir soigné Rivers, la veille.
Il avait une belle bosse, et des blessures au cou qui saignaient peu.
Il n'avait pas semblé plus bouleversé que ça. Je
laissais la jolie blonde en la remerciant avec un billet de cinq, dans
l'assiette des pourboires.
Le fond de la salle était occupé par une scène
basse d'une vingtaine de mètres de large. Les deux cotés
étaient entièrement pris par deux bars. Les gens qui n'étaient
pas accoudés aux bars étaient assis autour de la trentaine
de tables installées au centre du club. Il y avait pas mal de
fumée et peu de gens parlaient. Le groupe jouait dans une sorte
de pénombre, ce qui ne l'empêchait pas d'être bon
et d'avoir le son.
Je cherchai Rivers du regard et je ne le voyais nulle part.
J'optais pour le bar, me fit servir une bière, et mon verre à
la main je me dirigeais vers le restaurant.
Le couloir d'une dizaine de mètres de long hébergeait
une cabine téléphonique, l'entrée des toilettes
et deux autres portes; peut être celles donnant aux bureaux. Il
débouchait sur une salle de belle taille décorée
à la Mexicaine. Les grandes baies vitrées étaient
ouvertes sur une sorte de patio agrémenté d'arbres en
pot et de plantes vertes. Rivers était assis seul à une
des tables de la terrasse.
Je me dirigeais vers lui.
- Bonsoir Monsieur Rivers
- Bonsoir Monsieur De Sprague. J'imaginais que vous seriez là
plus tôt.
- J'ai un peu travaillé.
- Je vois que vous avez déjà un verre. Asseyez-vous, et
racontez-moi votre journée.
- Ca prendrait la journée... J'ai rencontré votre belle-soeur,
et j'ai fouiné.
- Je suppose que Tania vous a fait le même effet qu'aux autres.
Vous vous sentez vieux, laid et stupide. Sans parler de pauvre.
- Exact.
A mon arrivée, il semblait morose, mais, à présent,
il s'amusait bien.
- Et quoi d'autre Monsieur De Sprague ?
- J'ai vérifié votre emploi du temps d'hier soir. Ça
va avoir du mal à tenir. Vous êtes sûr de ne pas
avoir oublié quelque chose ?
- Tout à fait certain. Pourquoi cela ?
- Mettons les choses au clair. Votre épouse a été
assassiné entre minuit quinze et minuit quarante-cinq. Vous avez
quitté la table des Blondel à minuit quinze, et vous êtes
arrivé ici à une heure trente.
Or, il faut environ vingt minutes pour venir de chez les Blondel au
club. Vous avez donc eut largement le temps de passer chez vous, de
tuer votre femme, de monter le coup du parking avec une complice, pour
expliquer les traces sur votre visage, et d'arriver ici avant une heure
trente.
- C'est ce que vous pensez?
- C'est ce que Kosecki pense. Et ça va être dur de lui
sortir cette idée de la tête. Pour peu que les groupes
sanguins coïncident...
- Si c'est le cas, nous verrons.
- Si vous pensez que ce sera le cas, il vaudrait peut-être mieux
changer notre stratégie d'abord. D'autant que nous aurons les
premiers résultats d'analyse demain. Ça nous laisse peu
de temps.
- Mettons les choses au clair, Monsieur De Sprague. Vous n'êtes
pas facile à engager, mais je vous ai engagé. Et je vous
paye pour chercher l'assassin de ma femme. Pas pour accumuler les preuves
à charge contre moi.
- J'enquête. C'est la seule chose que je puisse faire. Je ne vais
pas sortir un assassin de mon chapeau. Si vous le désirez, je
peux m'arrêter dans la minute et vous rendre votre chèque.
Mais si je travaille, je travaille à ma façon. Point à
la ligne, monsieur Rivers. Pour l'instant, j'ai l'impression que vous
ne me dites pas toute la vérité. Mais soyez-en persuadé,
je découvrirai la vérité. Ça me prendra
le temps qu'il faudra, mais je trouverai. Alors si cette vérité
peut vous déranger, je ne saurais trop vous conseiller de me
congédier.
Il prit le temps de réfléchir. Non seulement il s'amusait
moins, mais il envisagea réellement toutes les possibilités.
Y compris celle de me dire un petit bout de vérité. Il
pensait vite, et opta pour un statu quo provisoire.
- Est-ce que vous travaillerez pour moi, même en me croyant coupable
?
- Dans ma profession, on ne travaille pas que pour des innocents, Monsieur
Rivers, sans parler des coupables avec circonstances atténuantes...
Je ne dis d'ailleurs pas que vous êtes coupable. Je n'en sais
rien. La seule chose dont je sois certain, c'est que vous ne me dites
pas tout... Sans compter que vous faites un suspect idéal.
- Je suis convoqué demain à la Police Judiciaire. Vous
croyez que je vais être arrêté ?
Ce fut à mon tour de prendre mon temps. Une serveuse déguisée
en Zorro nous apporta des chips de maïs et du guacamolé.
Rivers lui fit signe de remettre les boissons.
Je mâchonnais quelques croustilles et je vidais mon verre.
- La serveuse est sensationnelle fis-je. Qu'est ce qui se passe, si
on tire sur le masque?
- Le Sergent García apparaît, je suppose. Mais je suis
sûr que vous êtes mieux éduqué que ça.
La fille revint avec une Tecate dans un bock et un verre rempli de glaçons
généreusement arrosés de whisky. Elle avait de
très jolis yeux verts, et ce que le loup laissait voir de son
visage était deux lèvres pâles sur une peau laiteuse,
ponctuée de tache de rousseurs. Ses cheveux étaient sévèrement
tirés en arrière par un catogan de soie noire. Elle n'avait
d'yeux que pour mon voisin, et je la comprenais. La nuit le rendait
plus beau, plus singulier, plus sombre encore. Désespéré
et fier. Tout ce qu'une femme peut avoir envie de protéger.
- Vous ne m'avez pas répondu, reprit-il. Est-ce que je vais être
inculpé ?
- Inculpé; arrêté... Je ne sais pas. Si le groupe
sanguin des prélèvements effectués sur votre épouse
correspond au vôtre, vous êtes en difficulté. Cà
ne prouvera cependant rien. L'ADN fera le vrai travail, et je pense
qu'il faudra au moins trois semaines. En attendant Kosecki va faire
analyser tous les relevés téléphoniques du domaine
Blondel, y compris les portables. Il saura si vous avez téléphoné
et à qui, entre minuit et quart et une heure et demie. Çà
lui prendra deux jours; mais il y arrivera.
- Deux jours ?
- Au plus vite. Ça peut aller jusqu'à quatre.
- Je veux être en liberté jusqu'aux obsèques de
Nancy.
- Noble ambition. Quand auront-elles lieu ?
- Dés que l'on nous en donnera l'autorisation. Combien de temps
cela peut-il prendre, selon vous ?
- Un ou deux jours.
- Ca se passe comment, une arrestation ?
- Pour l'instant, vous êtes témoin. Kosecki peut considérer
que vous êtes un témoin précieux et vous mettre
en garde à vue. Puis il peut transmettre le dossier au juge,
qui peut vous inculper, et vous incarcérer. Le tout peut se faire
demain comme dans dix jours, ou un mois. Mais, si cela peut vous rassurer,
il n'y a pas tant d'innocents que ça, qui croupissent en prison.
Ça ne le rassurait pas. Il tirait sur son verre nerveusement
et il lui était de plus en plus difficile de cacher sa peur,
voir sa terreur. Je regardais le ciel. Il faisait toujours aussi moite
et des nuages blancs effilochés cachaient les étoiles.
- Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire, Monsieur De Sprague
?
- Continuer à chercher. Essayer de comprendre l'étrange
monde ou vous vivez, parce que ce n'est pas un meurtre par hasard, Monsieur
Rivers. D'ailleurs, je ne crois pas aux assassinats accidentels.
Il était blême. Il se leva.
- Je vais aller écouter le groupe. Vous devriez venir avec moi.
- Je vous remercie. Mais j'ai à me lever tôt.
Il partit d'un pas mal assuré. Je le suivais, conduisais jusqu'au
parking de mon immeuble et me couchais aussi vite que possible.
Cette nuit-là, je ne dormis pas bien.
Chapitre II
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