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LE ROMAN

QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I    
Chapitre II          
Chapitre III        
Chapitre IV            
Chapitre V        
Chapitre VI              
Chapitre VII                

CHAPITRE I (6)


Je revenais à ma voiture et gagnais la sortie. Le gardien de nuit avait pris son travail. Il me confirma les dires et les horaires de chacun. Personne d'autre n'était rentré ou sorti dans le même laps de temps. Ca commençait à sentir le roussi pour mon client. La grille du domaine des Blondel était maintenant assaillie de journalistes, de photographes et de cameramen. J'avais déjà eu mes heures de gloire et je n'y tenais pas plus que ça, mais j'en avais un peu ma claque du royaume des Blondel. J'eus donc droit à mon lot de mitraillage. Kertec était dans la meute, et il ne manqua pas de me remarquer. J'arrivais chez moi quand mon portable sonna.
- Louis ?
- Tu as mis le temps.
- J'ai attendu vingt minutes devant la porte, et je me suis éclipsé. Y'a que des flics qui sortent de ce gourbi. Il doit y avoir une autre sortie.
- Sans doute. A cheval, en bateau, et peut-être même en hélico.
- Te fous pas de ma gueule.
- J'oserai pas.
- Qu'est-ce que tu faisais chez les Blondel ?
- J'étais venu m'occuper des fleurs.
- Tu me cours sur le haricot, Louis. Je t'invite à dîner...
- J'ai juré à Kosecki que je n'approcherais pas d'un journaliste avant la fin de cette histoire, Yvan.
- T'as tort de de compromettre avec des peaux de vaches stupides comme Kosecki. Depuis quand tu tiens tes promesses, d'abord?
- Tu me connais, je suis un homme d'honneur.
- Mes fesses, oui. Je t'invite au Quai Ouest...
Le Quai Ouest était un restaurant à la mode et sur pilotis, construit au bord du fleuve, presque en face du domaine des Blondel. Kertec savait que j'aimais l'endroit, autant pour l'atmosphère, vaguement rétro et décadente, que pour la cuisine qui n'était d'ailleurs pas si mauvaise, pour un lieu de ce genre. Kertec lui, était amoureux de la patronne et de quatre ou cinq des dix-huit serveuses. Ces dernières, indiscutablement, enrichissaient un paysage déjà fascinant.
- J'ai l'intention de dîner vers les neuf heures.
Il ne marchanda pas.
- C'est comme ça que tu es toi-même, quand tu te laisses corrompre. Tu es un corrompu dans l'âme, me répondit-il en rigolant.
- Je te préviens, j'ai l'intention de boire et de bouffer pour quatre.
- Je m'en fou, c'est le journal qui casque et ce truc, c'est l'affaire de l'année.
Je rentrais chez moi bien décidé à rester une heure sous la douche.
J'écoutais l'eau brûlante me couler dessus tout en réfléchissant à la marge de manoeuvre qui me restait, et qui, à vrai dire, me semblait de plus en plus étroite, au fur et à mesure que j'avançais.
Je me rasais, sortais de la pile une chemise propre et un complet de lin anthracite, m'aspergeais d'eau de Cologne et je reprenais la Porche en direction des beaux quartiers. J'arrivai au Quai Ouest vers les neuf heures et je laissais le voiturier s'occuper du stationnement.
Je demandai une place au bord de l'eau, et je m'installais de sorte à voir le domaine Blondel, situé presque en face sur l'autre rive.
A cet endroit, le fleuve faisait presque cinq cents mètres de large, mais la rive d'en face semblait pourtant proche. Le pavillon bas où avait vécu Nancy Blondel était la seule bâtisse nettement visible, les lumières du salon étaient allumées, mais on ne distinguait âme qui-vive. Un peu à droite, seul l'étage et les toits du Château apparaissaient. Il était bâti une cinquantaine de mètres en retrait de la rive, et un rideau d'arbres cachait ce que j'imaginais être l'esplanade ou était la piscine.
Quelques lumières brillaient çà et là. Il faisait doux, presque frais, après la canicule du jour et un vent agréable s'était levé. Je m'imaginais l'atmosphère au Château, les yeux tristes de Tania, et je réalisais que la jeune femme hantait mon esprit.
Kertec arriva à neuf heures dix. J'avais un ou deux Martini d'avance, je me sentais morose, et il fit les frais de mon humeur.
- Tu es en retard Yvan, et je n'ai pas que ça faire.
- Le grand méchant loup me terrorise, fit-il en s'asseyant. C'est toujours comme ça, avec les chiens de battue. L'ouverture de la chasse les rend nerveux...
Il était élégant, vêtu d'un ensemble beige savamment froissé sur un tee-shirt orange. Il portait son Panama, un peu sur le coté, à la manière de Deshiell Hammett, et l'effet qu'il faisait sur les femmes était indéniable.
Il commanda un verre de vin blanc, et se retourna vers le fleuve.
- Tu contemples les lieux du crime ?
- Je suis crevé, Yvan, et je vais être franc avec toi. Je suis venu t'écouter me raconter des histoires, pas pour parler.
- D'habitude, c'est donnant donnant.
- Un, je ne sais rien, deux, je ne peux travailler qu'à la condition que Kosecki me laisse faire, et lui, il met comme condition à cela, que je ne parle pas à la presse. Ce qu'il appelle la presse dans ce cas précis, c'est toi.
Il sirota son vin blanc en suivant de l'oeil le bas du dos de l'une des serveuses. J'en fit autant.
- Supposons que tu me poses des questions et que j'y réponde. Un, je ne sais sans doute pas grand-chose de plus que toi. Deux, ou est-ce que j'y retrouve mes petits ?
Je cherchais une autre digression visuelle. Je trouvais une jolie brune qui mangeait des fraises, deux tables plus loin.
- Admettons que tu acceptes de répondre à quelques questions. Primo, ce ne serait qu'une façon de prouver que tu m'aimes bien, et secundo, si l'affaire se dénoue, et que je suis en première ligne, je peux toujours penser à te passer un coup de fil. Mais pendant l'enquête, rien.
Il prit le temps de la réflexion. La serveuse repassa de face, portant un plateau, éloge vivant de miracles de la chirurgie mammaire. Chez la mangeuse de fraise, aucune goutte de jus rouge n'apparut aux commissures des lèvres. Parfois les attentes sont vaines...
- Qu'est-ce que tu veux savoir ?
- Est-ce qu'il y a des bruits qui courent en dehors de ce que disent les journaux ?
- Tu as lu les éditions du soir ?
- Pas eu le temps.
- Il y a un ou deux papiers qui ont évoqué l'histoire de la séparation de Rivers et de Nancy Blondel. Il paraît qu'un arrangement était en train de se négocier.
- Est-ce qu'on sait pourquoi ces deux-là se séparaient, alors qu'elle était enceinte ?
- D'abord rien ne dit que le môme est de lui.
- C'est vrai.
- D'autant que les rumeurs de séparation datent d'une bonne année.
- On a une idée de qui était le nouvel élu?
- Non. C'est là ou ça se corse, car Nancy Blondel n'a jamais été du genre discret.
- De quel genre d'accord parle-t'on ?
- Rivers ne voulait pas que le bébé lui échappe. Il tentait de négocier son départ contre des actions du groupe Blondel.
- Rien que ça.
- Faut se mettre à sa place. Il se marie, laisse tomber sa carrière, quatre ans plus tard il se fait larguer alors que madame mijote un Polichinel. Ca mérite sans doute compensation dans son esprit.
- Il est jeune, il peut reprendre sa carrière, et, de toute façon, j'ai cru comprendre qu'au moment de son mariage, il n'était pas au mieux de sa cote.
- Exact. Un album moyen, une grande scène médiocre, deux navets coup sur coup... Il passait plus de temps à courir les bars et les filles qu'autre chose. Mais de là à dire qu'il était fini... De toute façon, je ne crois pas qu'il soit dans le besoin...
- Autre chose ?
- Oui. Mais trois fois rien. Tu vois l'affaire des eaux municipales ?
- A peu prés. Rafraîchis-moi la mémoire...
- Il y a dix ans, la ville a mis l'exploitation du réseau de collecte et de distribution des eaux, en gérance pour 33 ans, dans les mains d'une boîte privée, le Consortium des Eaux. En cinq ans, le tarif de la flotte au robinet à doublé. Une dizaine de contribuables, moins défoncés que les autres, ont mis leur nez dans cette affaire, porté plainte sur les modalités d'adjudication du contrat. Petit à petit, la montagne a accouché, d'abord d'une souris, puis d'un gros rat, et aujourd'hui de quelques inculpations. Jusque là, rien de très grave, sauf qu'il semblerait que le
Consortium des Eaux soit plus ou moins contrôlé par la maffia.
- Et alors ?
- Avec de l'argent sale, la maffia corrompt des hommes, voir des partis politique, obtient de juteux contrats et blanchit ainsi son blé.
- Rien de très nouveau là dedans, que je sache.
- Il se dit aussi que Charles Blondel a appuyé la candidature du Consortium des Eaux. Mieux, il semblerait, que par un jeu de sociétés à tiroirs, Blondel soit copropriétaire, ou gros actionnaire, du Consortium des Eaux.
- C'est interdit?
- Non. Ce qui est interdit, c'est de s'allier avec la Maffia pour l'aider à s'introduire dans les administrations.
- Ca peut mal tourner?
- Le juge qui est sur le coup est une terreur. Il ira jusqu'au bout.
- Et alors ?
- Alors, en fin de compte, ce n'est pas ça le plus grave. D'autant que ce n'est pas Blondel Agro Industries qui a donné l'eau du contribuable à la Maffia. C'est la municipalité. Cette affaire est sortie dés que le Maire, le vieux Drummond, est redevenu ministre de l'intérieur. Si par hasard, on arrive à prouver, que l'adjudication du contrat avait été faite pour récupérer des fonds de campagne, ou pour autre chose, c'est tout le gouvernement, à court terme, qui risque d'être touché. Et c'est là, à mon avis, que ça commence à agiter du monde...
- Cela fait dix ans que je vois des hommes politique inculpés, et j'attends de voir un gouvernement déstabiliser par ça...
- Et pour cause... On sait encore noyer le poisson. Ces gars là ont passé quinze ans dans l'opposition, ils n'ont pas lésiné sur les pires compromissions pour reprendre le pouvoir, en face, ce n'est pas des enfants de coeurs non plus, donc, je les vois mal se laisser faire. Ils bétonneront, c'est sûr et certain.
- A n'importe quel prix?
- C'est ce que je dis. Ce sera aussi la première implication du Groupe Blondel dans un scandale local. Jusqu'à aujourd'hui, on pensait qu'ils magouillaient dans le tiers-monde. Ce qui se passe làbas, ça n'intéresse personne. Mais si cette histoire de Consortium des Eaux se vérifie, cela veut dire qu'il y en a probablement d'autres du même genre. Donc, il y a des petits malins qui vont se mettre à chercher. Et, s'il y a quelque chose, ils trouveront.
- La chutte de l'Empire Romain ?
- Va savoir... Sans doute pas, mais peut-être le début d'une période agitée.
- Quel rapport avec notre histoire ?
- Peut-être aucun.
- Quel est l'avis général ?
- Le plus beau suspect, c'est Frank Rivers. Pour plein de raisons. En tout cas, c'est celui qui ferait vendre le plus de papier aux feuilles de choux à scandale. Nous autres, on préférerait quelque chose d'un peu plus corsé. De la politique, du pouvoir, de l'argent, du sexe....
- Tu y crois?
- Ca serait trop beau pour être vrai. En même temps, ça serait presque trop évident.
- Sur quoi vous titrez demain ?
- Verhove a décidé de la jouer "grands destins". On va se farcir la saga des Blondel. Parce quetant que les flics ne nous balanceront pas quelque chose...
- Que disent vos indics chez les flics ?
- Ils ne disent rien. Pour l'instant le mot d'ordre et de la boucler, et je vois mal qui va prendre un risque. De toutes façons, ça va se jouer à l'ADN. Ça ressemble trop à un crime passionnel pour être autre chose. On trouvera sans doute un familier. Si ce n'est pas un crime passionnel, c'est soit un crime d'intérêt, soit un accident camouflé en crime passionnel. Alors ça deviendrait une histoire intéressante. Mais je n'y crois pas.
Je gardais le silence un instant, le temps qu'il fallut à la serveuse pour déposer nos entrées, des sortes de sushi façon cuisine moderne sur un méli-mélo de salade, le tout abondamment vinaigré. Ce qui, décrit comme ça, peut paraître immangeable, mais se révélait en fait, un plat plutôt délicat.
- Parle-moi un peu de cette vieille histoire d'enlèvement et de meurtre, dans une famille sans histoire.
- Famille sans histoire, c'est vite dit.
Mais, jusqu'à ce matin, ça tenait la vedette. Il y vingt-sept ans, Louis Blondel épouse Eva Du Pont de Granz. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont riches. Le numéro un et le numéro deux de l'agro-alimentaire se marient en grande pompe, et devant l'archevêque en personne. Neuf mois plus tard, arrive la petite Nancy, un an et demi après, l'annonce d'une alliance des deux groupes, suivie d'une restructuration profonde de leurs activités. Les Blondel étaient à la tête d'unités de production, un peu partout dans le monde. Caoutchouc et rizières en Asie, cacao en Afrique, canne à sucre aux Antilles, bétail, céréales et betteraves sucrières en Europe, bananes aux Canaries, fruits et agrume au Maghreb. Un puzzle bâti avec le souci d'approvisionner la première chaîne de magasins d'alimentation du pays; en quelques décennies, et dans le sillage de la colonisation. Mais aussi, un montage fragilisé par les premières fissures de celle-ci. Les Du Pont avaient quelque chose de similaire, moins la distribution, mais avec un fort secteur de transports, notamment maritime. La famille Du Pont avait un fils et une fille.
Au mariage de sa fille, le vieux Du Pont a pris sa retraite afin de se consacrer enfin à ses deux passions : les roses et les call girls. Son fils à gardé tout ce qui était transport, Eva a pris tout ce qui touchait a l'agro-alimentaire et, bien que marié avec un contrat en bonne et due forme, elle a fusionné ses activités avec celles de sa belle famille. Le nouveau groupe, Blondel Agro Industries s'est donc retrouvé constitué de la manière suivante : Eva Blondel-Du Pont; 28 %, Louis Blondel 14 %, Charles Blondel 14 %, une dizaine de petits porteurs, anciens actionnaires des Epiceries Blondel,10 %, et un cartel de banques, environ 34 %.
- Comment à réagit la bourse à l'époque ?
- Du feu de Dieu. Blondel Agro Industries se retrouvait numéro un dans le sucre, le chocolat, les céréales, numéro deux sur les produits laitiers transformés, le riz, etc. L'action a démarré
à fond la caisse, et l'on peut dire que les fortunes respectives des deux familles ont plus que doublé en six mois. D'autant que Louis Blondel, pourtant jusqu'alors considéré comme un peu velléitaire se transforma en redoutable chevalier d'industrie. En quelques années, il changea complètement le visage de son entreprise. D'abord il se débarrassa de tous les lieux de production. Parfois en vendant, mais le plus souvent en les rétrocédant aux gouvernements des pays concernés. Il en retira une cote exceptionnelle auprès des pays en voie de développement, ainsi que des contrats de longue durée, à des coûts suffisamment inférieurs à ceux du marché, pour faire souffrir ses concurrents.
- Explique-moi çà?
- Une grande partie des produits de base comme le cacao, le sucre ou le blé, ont leur prix soumis aux ukases d'un système comparable à la bourse. Il faut donc acheter au plus bas, pour essayer de revendre au plus haut. Sans oublier les aléas. Un cargo chargé de cacao, peut voir le prix de s
a cargaison chuter de 20 %, pendant le temps de sa traversée. Si tu signes un contrat sur vingt ans, garantissant au producteur la vente, parfois d'avance, de toute sa récolte, à la valeur marchande, mais avec une ristourne de 3 ou 4 %, ou à un prix fixe, tu peux dégager des marges fantastiques. Le producteur y trouve son compte, car il s'affranchit des lois du marché. Il suffit pour ça d'avoir la surface financière nécessaire, et être sûr de pouvoir écouler les stocks, ce qui est le cas, surtout, si, d'une autre main, tu es aussi ton principal client, et que tu assures une bonne part des débouchés. Sans compter que, lorsqu'il était étudiant, Louis Blondel avait, tout comme sa première femme Eva, la réputation, non usurpée, de sympathiser aux idées gauchistes et tiers-mondistes. Il y trouvait aussi son compte idéologique... Il s'est donc allié à deux grosses banques, qui ont récupéré 30 % de son capital, et il a porté tous ses efforts industriels sur la transformation et la grosse distribution. Il a lancé plusieurs marques, en a racheté d'autres, et très vites, il a dominé les marchés des dérivés sucriers, céréaliers et lactés. En clair, le sucre de ton café, la farine de ce pain, le lait du petit déjeuner, le yaourt de ton dessert, et j'en passe, tout ça sous des marques différentes, mais appartenant au même groupe. Sans compter quelques eaux minérales, des cafés, thés, chocolats, une marque de cigarette... Bref, de quoi nourrir ou affamer la planète, au bon gré de Louis et Charles Blondel.
Kertec, satisfait de sa tirade, se plongea dans son sushi. J'en faisais autant. La nuit était presque totalement tombée sur le fleuve. En face, à défaut de quelques lumières, la rive avait disparu dans l'obscurité. Le salon de Nancy Blondel était toujours éclairé.
- Parle-moi de l'enlèvement d'Eva Blondel, Yvan.
Il prit le temps de remplir nos verres de vin blanc et de vider le sien. Je l'imitais. L'alcool me faisait du bien au blues.
- Un après-midi de juin, il y a quelque chose comme dix sept ans, deux types se sont présentés dans une camionnette d'entretien avec des tracteurs et autres machines de jardinage. La visite était prévue, le garde les a laissé rentrer. Ils se sont dirigés directement à la maison principale, ont braqué le portier, et deux employés de maison, ont trouvé Eva Blondel, ont embarqué tout le monde dans la camionnette, et sont repartis comme ils étaient venus. Ils ont débarqué les employés à vingt kilomètres de là, en rase campagne. L'alerte a été donnée un quart d'heure après l'enlèvement. Le lendemain, alors que l'affaire était dans tous les journaux, les ravisseurs ont donné leurs exigences: l'équivalent de ce qui serait aujourd'hui 1 milliard de francs.
Blondel a engagé un paquet de détectives et d'avocats. Au bout de quinze jours, il s'est décidé à payer les ravisseurs, et il a fait comme les voyous le lui demandaient, à la lettre. La rançon était constituée de tout un assortiment de pierres précieuses, de lingots, et d'espèces de différents pays en petites coupures usagées. A l'époque, le marquage des billets ne marchait pas, ou se repérait facilement. Le tout tenait à peine dans une camionnette, abandonnée en rase campagne, et qui a mis trois jours pour être vidée, on n'a jamais très bien su comment. Eva Blondel Du Pont n'a jamais été relâchée. Sur les confidences d'un indic, on a retrouvé son corps un an plus tard, enterré au coin d'un bois. Elle laissait un mari riche et éploré, deux enfants de dix et trois ans, et la moitié d'une fortune colossale.
- Qu'est-ce qu'a conclu la police ?
- Rapt réussi. Elle a enquêté sur les spécialistes de l'enlèvement, sans résultat.
- En dehors des informations sur l'endroit où était le corps, rien ?
- Rien. Et le plus étrange, c'est que même vingt ans après, rien n'a filtré. Les gars se sont évanouis, fortune faite.
Nos plats arrivaient, et insigne honneur, c'était la maîtresse de maison elle-même, qui nous les apportait. Elle s'assit à notre table et nous bavardâmes un moment. Elle avait un faible pour Yvan et nous offrit une bouteille de vin.
Je les laissais flirter et j'en profitais pour faire un sort à mon steak de thon "sauvage" et son riz safrané. Il était bientôt onze heures, et je n'avais pas fini ma journée.
Quand la plantureuse trentenaire qui dirigeait l'établissement nous abandonna, et après avoir laissé un bon moment de silence mettre ses révélations à venir en valeur, Yvan reprit le cours de ses pensées.
- Il y eut quand même quelques hypothèses, et quelques rumeurs.
- Vide ton sac...
- D'abord, à l'époque, on était en pleine guerre entre Israël et ses voisins. Blondel Agro Industries avait été sommé, par les pays arabes de cesser toute relation avec l'état Hébreux. Ce qu'ils ne firent pas! La thèse d'un enlèvement punitif palestinien, commandité par la Syrie fut évoquée. D'autant qu'un des chefs terroristes palestiniens parmi les plus redoutés, a séjourné clandestinement dans le pays, à la même époque. Cependant, il faut noter que les relations entre Blondel et Israël d'un coté, et les pays arabes de l'autre coté, ne changèrent pas dans les mois qui suivirent.
- Quoi d'autre?
- Blondel avait eut des sympathies pour un groupuscule anarcho-communiste, l'Action Révolutionnaire Internationale, dont une branche avait tournée à la guérilla urbaine. Francesco Paduan était le meneur d'une cinquantaine d'étudiants, qui avaient réussi quelques jolis coups, comme l'assassinat d'un général, ou celui du patron des patrons de l'époque. Le gars qui conduisait la camionnette du rapt ressemblait un peu à Paduan. Le hic, c'est que, d'habitude, ces groupes revendiquaient leurs actions, et qu'à cette époque, la police avait quasiment démantelé ce groupuscule. Paduan avait disparu de la circulation depuis au moins un an au moment desfaits. Il ne reparaîtra en Irak que quelques années plus tard, avant de disparaître définitivement, probablement éliminé.
- Sans compter, que jamais, dans un des procès d'Action Révolutionnaire Internationale, ni dans les mémoires d'aucun des repentis, l'affaire Blondel ne fut évoquée.
- Exact.
- Quoi d'autre, Yvan ?
- Pas grand-chose. Un livre publié par un pisse copie de l'époque, et très vite retiré de la vente, sur action des avocats de Blondel.
- Bigre... Que disait ce bouquin?
- Il reprenait les minutes de l'affaire, faisait le tour des hypothèses, et consacrait quelques chapitres à casser du sucre sur le clan Blondel, en exhumant deux ou trois ragots. Mais surtout, le gars avait trouvé une femme de chambre fraîchement virée de chez les Blondel. Elle prétendait que monsieur et madame se disputaient régulièrement, et qu'ils avaient maintes fois évoqué un divorce. La femme de chambre est partiellement revenue sur ses déclarations devant le tribunal, a avoué avoir touché de l'argent pour son gnage, et fut condamnée à trois fois rien, pour diffamation.
- Ce qui ne veut rien dire non plus.
- C'est vrai. Mon bien-aimé rédacteur en chef m'a promis le bouquin pour demain.
- Passe-moi un coup de fil, si tu trouves un truc.
- O.K.
Je finissais sur un café et un dernier verre de Chardonnay. Il était presque 23 heures et l'endroit désormais était bondé. Les serveuses, triées sur le volet, se débrouillaient pour passer au plus près des quelques stars du petit écran qui paradaient, entourées de filles, à peine mais suffisamment, plus jolies qu'elles. L'heure était venue d'une retraite digne. Je remerciais Yvan pour la nourriture et les belles histoires, demandais ma Porche au voiturier, et je prenais la direction du Hot One.


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