Je revenais à ma voiture et gagnais la sortie. Le gardien de
nuit avait pris son travail. Il me confirma les dires et les horaires
de chacun. Personne d'autre n'était rentré ou sorti dans
le même laps de temps. Ca commençait à sentir le
roussi pour mon client. La grille du domaine des Blondel était
maintenant assaillie de journalistes, de photographes et de cameramen.
J'avais déjà eu mes heures de gloire et je n'y tenais
pas plus que ça, mais j'en avais un peu ma claque du royaume
des Blondel. J'eus donc droit à mon lot de mitraillage. Kertec
était dans la meute, et il ne manqua pas de me remarquer. J'arrivais
chez moi quand mon portable sonna.
- Louis ?
- Tu as mis le temps.
- J'ai attendu vingt minutes devant la porte, et je me suis éclipsé.
Y'a que des flics qui sortent de ce gourbi. Il doit y avoir une autre
sortie.
- Sans doute. A cheval, en bateau, et peut-être même en
hélico.
- Te fous pas de ma gueule.
- J'oserai pas.
- Qu'est-ce que tu faisais chez les Blondel ?
- J'étais venu m'occuper des fleurs.
- Tu me cours sur le haricot, Louis. Je t'invite à dîner...
- J'ai juré à Kosecki que je n'approcherais pas d'un journaliste
avant la fin de cette histoire, Yvan.
- T'as tort de de compromettre avec des peaux de vaches stupides comme
Kosecki. Depuis quand tu tiens tes promesses, d'abord?
- Tu me connais, je suis un homme d'honneur.
- Mes fesses, oui. Je t'invite au Quai Ouest...
Le Quai Ouest était un restaurant à la mode et sur pilotis,
construit au bord du fleuve, presque en face du domaine des Blondel.
Kertec savait que j'aimais l'endroit, autant pour l'atmosphère,
vaguement rétro et décadente, que pour la cuisine qui
n'était d'ailleurs pas si mauvaise, pour un lieu de ce genre.
Kertec lui, était amoureux de la patronne et de quatre ou cinq
des dix-huit serveuses. Ces dernières, indiscutablement, enrichissaient
un paysage déjà fascinant.
- J'ai l'intention de dîner vers les neuf heures.
Il ne marchanda pas.
- C'est comme ça que tu es toi-même, quand tu te laisses
corrompre. Tu es un corrompu dans l'âme, me répondit-il
en rigolant.
- Je te préviens, j'ai l'intention de boire et de bouffer pour
quatre.
- Je m'en fou, c'est le journal qui casque et ce truc, c'est l'affaire
de l'année.
Je rentrais chez moi bien décidé à rester une heure
sous la douche.
J'écoutais l'eau brûlante me couler dessus tout en réfléchissant
à la marge de manoeuvre qui me restait, et qui, à vrai
dire, me semblait de plus en plus étroite, au fur et à
mesure que j'avançais.
Je me rasais, sortais de la pile une chemise propre et un complet de
lin anthracite, m'aspergeais d'eau de Cologne et je reprenais la Porche
en direction des beaux quartiers. J'arrivai au Quai Ouest vers les neuf
heures et je laissais le voiturier s'occuper du stationnement.
Je demandai une place au bord de l'eau, et je m'installais de sorte
à voir le domaine Blondel, situé presque en face sur l'autre
rive.
A cet endroit, le fleuve faisait presque cinq cents mètres de
large, mais la rive d'en face semblait pourtant proche. Le pavillon
bas où avait vécu Nancy Blondel était la seule
bâtisse nettement visible, les lumières du salon étaient
allumées, mais on ne distinguait âme qui-vive. Un peu à
droite, seul l'étage et les toits du Château apparaissaient.
Il était bâti une cinquantaine de mètres en retrait
de la rive, et un rideau d'arbres cachait ce que j'imaginais être
l'esplanade ou était la piscine.
Quelques lumières brillaient çà et là. Il
faisait doux, presque frais, après la canicule du jour et un
vent agréable s'était levé. Je m'imaginais l'atmosphère
au Château, les yeux tristes de Tania, et je réalisais
que la jeune femme hantait mon esprit.
Kertec arriva à neuf heures dix. J'avais un ou deux Martini d'avance,
je me sentais morose, et il fit les frais de mon humeur.
- Tu es en retard Yvan, et je n'ai pas que ça faire.
- Le grand méchant loup me terrorise, fit-il en s'asseyant. C'est
toujours comme ça, avec les chiens de battue. L'ouverture de
la chasse les rend nerveux...
Il était élégant, vêtu d'un ensemble beige
savamment froissé sur un tee-shirt orange. Il portait son Panama,
un peu sur le coté, à la manière de Deshiell Hammett,
et l'effet qu'il faisait sur les femmes était indéniable.
Il commanda un verre de vin blanc, et se retourna vers le fleuve.
- Tu contemples les lieux du crime ?
- Je suis crevé, Yvan, et je vais être franc avec toi.
Je suis venu t'écouter me raconter des histoires, pas pour parler.
- D'habitude, c'est donnant donnant.
- Un, je ne sais rien, deux, je ne peux travailler qu'à la condition
que Kosecki me laisse faire, et lui, il met comme condition à
cela, que je ne parle pas à la presse. Ce qu'il appelle la presse
dans ce cas précis, c'est toi.
Il sirota son vin blanc en suivant de l'oeil le bas du dos de l'une
des serveuses. J'en fit autant.
- Supposons que tu me poses des questions et que j'y réponde.
Un, je ne sais sans doute pas grand-chose de plus que toi. Deux, ou
est-ce que j'y retrouve mes petits ?
Je cherchais une autre digression visuelle. Je trouvais une jolie brune
qui mangeait des fraises, deux tables plus loin.
- Admettons que tu acceptes de répondre à quelques questions.
Primo, ce ne serait qu'une façon de prouver que tu m'aimes bien,
et secundo, si l'affaire se dénoue, et que je suis en première
ligne, je peux toujours penser à te passer un coup de fil. Mais
pendant l'enquête, rien.
Il prit le temps de la réflexion. La serveuse repassa de face,
portant un plateau, éloge vivant de miracles de la chirurgie
mammaire. Chez la mangeuse de fraise, aucune goutte de jus rouge n'apparut
aux commissures des lèvres. Parfois les attentes sont vaines...
- Qu'est-ce que tu veux savoir ?
- Est-ce qu'il y a des bruits qui courent en dehors de ce que disent
les journaux ?
- Tu as lu les éditions du soir ?
- Pas eu le temps.
- Il y a un ou deux papiers qui ont évoqué l'histoire
de la séparation de Rivers et de Nancy Blondel. Il paraît
qu'un arrangement était en train de se négocier.
- Est-ce qu'on sait pourquoi ces deux-là se séparaient,
alors qu'elle était enceinte ?
- D'abord rien ne dit que le môme est de lui.
- C'est vrai.
- D'autant que les rumeurs de séparation datent d'une bonne année.
- On a une idée de qui était le nouvel élu?
- Non. C'est là ou ça se corse, car Nancy Blondel n'a
jamais été du genre discret.
- De quel genre d'accord parle-t'on ?
- Rivers ne voulait pas que le bébé lui échappe.
Il tentait de négocier son départ contre des actions du
groupe Blondel.
- Rien que ça.
- Faut se mettre à sa place. Il se marie, laisse tomber sa carrière,
quatre ans plus tard il se fait larguer alors que madame mijote un Polichinel.
Ca mérite sans doute compensation dans son esprit.
- Il est jeune, il peut reprendre sa carrière, et, de toute façon,
j'ai cru comprendre qu'au moment de son mariage, il n'était pas
au mieux de sa cote.
- Exact. Un album moyen, une grande scène médiocre, deux
navets coup sur coup... Il passait plus de temps à courir les
bars et les filles qu'autre chose. Mais de là à dire qu'il
était fini... De toute façon, je ne crois pas qu'il soit
dans le besoin...
- Autre chose ?
- Oui. Mais trois fois rien. Tu vois l'affaire des eaux municipales
?
- A peu prés. Rafraîchis-moi la mémoire...
- Il y a dix ans, la ville a mis l'exploitation du réseau de
collecte et de distribution des eaux, en gérance pour 33 ans,
dans les mains d'une boîte privée, le Consortium des Eaux.
En cinq ans, le tarif de la flotte au robinet à doublé.
Une dizaine de contribuables, moins défoncés que les autres,
ont mis leur nez dans cette affaire, porté plainte sur les modalités
d'adjudication du contrat. Petit à petit, la montagne a accouché,
d'abord d'une souris, puis d'un gros rat, et aujourd'hui de quelques
inculpations. Jusque là, rien de très grave, sauf qu'il
semblerait que le
Consortium des Eaux soit plus ou moins contrôlé par la
maffia.
- Et alors ?
- Avec de l'argent sale, la maffia corrompt des hommes, voir des partis
politique, obtient de juteux contrats et blanchit ainsi son blé.
- Rien de très nouveau là dedans, que je sache.
- Il se dit aussi que Charles Blondel a appuyé la candidature
du Consortium des Eaux. Mieux, il semblerait, que par un jeu de sociétés
à tiroirs, Blondel soit copropriétaire, ou gros actionnaire,
du Consortium des Eaux.
- C'est interdit?
- Non. Ce qui est interdit, c'est de s'allier avec la Maffia pour l'aider
à s'introduire dans les administrations.
- Ca peut mal tourner?
- Le juge qui est sur le coup est une terreur. Il ira jusqu'au bout.
- Et alors ?
- Alors, en fin de compte, ce n'est pas ça le plus grave. D'autant
que ce n'est pas Blondel Agro Industries qui a donné l'eau du
contribuable à la Maffia. C'est la municipalité. Cette
affaire est sortie dés que le Maire, le vieux Drummond, est redevenu
ministre de l'intérieur. Si par hasard, on arrive à prouver,
que l'adjudication du contrat avait été faite pour récupérer
des fonds de campagne, ou pour autre chose, c'est tout le gouvernement,
à court terme, qui risque d'être touché. Et c'est
là, à mon avis, que ça commence à agiter
du monde...
- Cela fait dix ans que je vois des hommes politique inculpés,
et j'attends de voir un gouvernement déstabiliser par ça...
- Et pour cause... On sait encore noyer le poisson. Ces gars là
ont passé quinze ans dans l'opposition, ils n'ont pas lésiné
sur les pires compromissions pour reprendre le pouvoir, en face, ce
n'est pas des enfants de coeurs non plus, donc, je les vois mal se laisser
faire. Ils bétonneront, c'est sûr et certain.
- A n'importe quel prix?
- C'est ce que je dis. Ce sera aussi la première implication
du Groupe Blondel dans un scandale local. Jusqu'à aujourd'hui,
on pensait qu'ils magouillaient dans le tiers-monde. Ce qui se passe
làbas, ça n'intéresse personne. Mais si cette histoire
de Consortium des Eaux se vérifie, cela veut dire qu'il y en
a probablement d'autres du même genre. Donc, il y a des petits
malins qui vont se mettre à chercher. Et, s'il y a quelque chose,
ils trouveront.
- La chutte de l'Empire Romain ?
- Va savoir... Sans doute pas, mais peut-être le début
d'une période agitée.
- Quel rapport avec notre histoire ?
- Peut-être aucun.
- Quel est l'avis général ?
- Le plus beau suspect, c'est Frank Rivers. Pour plein de raisons. En
tout cas, c'est celui qui ferait vendre le plus de papier aux feuilles
de choux à scandale. Nous autres, on préférerait
quelque chose d'un peu plus corsé. De la politique, du pouvoir,
de l'argent, du sexe....
- Tu y crois?
- Ca serait trop beau pour être vrai. En même temps, ça
serait presque trop évident.
- Sur quoi vous titrez demain ?
- Verhove a décidé de la jouer "grands destins". On va
se farcir la saga des Blondel. Parce quetant que les flics ne nous balanceront
pas quelque chose...
- Que disent vos indics chez les flics ?
- Ils ne disent rien. Pour l'instant le mot d'ordre et de la boucler,
et je vois mal qui va prendre un risque. De toutes façons, ça
va se jouer à l'ADN. Ça ressemble trop à un crime
passionnel pour être autre chose. On trouvera sans doute un familier.
Si ce n'est pas un crime passionnel, c'est soit un crime d'intérêt,
soit un accident camouflé en crime passionnel. Alors ça
deviendrait une histoire intéressante. Mais je n'y crois pas.
Je gardais le silence un instant, le temps qu'il fallut à la
serveuse pour déposer nos entrées, des sortes de sushi
façon cuisine moderne sur un méli-mélo de salade,
le tout abondamment vinaigré. Ce qui, décrit comme ça,
peut paraître immangeable, mais se révélait en fait,
un plat plutôt délicat.
- Parle-moi un peu de cette vieille histoire d'enlèvement et
de meurtre, dans une famille sans histoire.
- Famille sans histoire, c'est vite dit.
Mais, jusqu'à ce matin, ça tenait la vedette. Il y vingt-sept
ans, Louis Blondel épouse Eva Du Pont de Granz. Ils sont jeunes,
ils sont beaux, ils sont riches. Le numéro un et le numéro
deux de l'agro-alimentaire se marient en grande pompe, et devant l'archevêque
en personne. Neuf mois plus tard, arrive la petite Nancy, un an et demi
après, l'annonce d'une alliance des deux groupes, suivie d'une
restructuration profonde de leurs activités. Les Blondel étaient
à la tête d'unités de production, un peu partout
dans le monde. Caoutchouc et rizières en Asie, cacao en Afrique,
canne à sucre aux Antilles, bétail, céréales
et betteraves sucrières en Europe, bananes aux Canaries, fruits
et agrume au Maghreb. Un puzzle bâti avec le souci d'approvisionner
la première chaîne de magasins d'alimentation du pays;
en quelques décennies, et dans le sillage de la colonisation.
Mais aussi, un montage fragilisé par les premières fissures
de celle-ci. Les Du Pont avaient quelque chose de similaire, moins la
distribution, mais avec un fort secteur de transports, notamment maritime.
La famille Du Pont avait un fils et une fille.
Au mariage de sa fille, le vieux Du Pont a pris sa retraite afin de
se consacrer enfin à ses deux passions : les roses et les call
girls. Son fils à gardé tout ce qui était transport,
Eva a pris tout ce qui touchait a l'agro-alimentaire et, bien que marié
avec un contrat en bonne et due forme, elle a fusionné ses activités
avec celles de sa belle famille. Le nouveau groupe, Blondel Agro Industries
s'est donc retrouvé constitué de la manière suivante
: Eva Blondel-Du Pont; 28 %, Louis Blondel 14 %, Charles Blondel 14
%, une dizaine de petits porteurs, anciens actionnaires des Epiceries
Blondel,10 %, et un cartel de banques, environ 34 %.
- Comment à réagit la bourse à l'époque
?
- Du feu de Dieu. Blondel Agro Industries se retrouvait numéro
un dans le sucre, le chocolat, les céréales, numéro
deux sur les produits laitiers transformés, le riz, etc. L'action
a démarré
à fond la caisse, et l'on peut dire que les fortunes respectives
des deux familles ont plus que doublé en six mois. D'autant que
Louis Blondel, pourtant jusqu'alors considéré comme un
peu velléitaire se transforma en redoutable chevalier d'industrie.
En quelques années, il changea complètement le visage
de son entreprise. D'abord il se débarrassa de tous les lieux
de production. Parfois en vendant, mais le plus souvent en les rétrocédant
aux gouvernements des pays concernés. Il en retira une cote exceptionnelle
auprès des pays en voie de développement, ainsi que des
contrats de longue durée, à des coûts suffisamment
inférieurs à ceux du marché, pour faire souffrir
ses concurrents.
- Explique-moi çà?
- Une grande partie des produits de base comme le cacao, le sucre ou
le blé, ont leur prix soumis aux ukases d'un système comparable
à la bourse. Il faut donc acheter au plus bas, pour essayer de
revendre au plus haut. Sans oublier les aléas. Un cargo chargé
de cacao, peut voir le prix de s
a cargaison chuter de 20 %, pendant le temps de sa traversée.
Si tu signes un contrat sur vingt ans, garantissant au producteur la
vente, parfois d'avance, de toute sa récolte, à la valeur
marchande, mais avec une ristourne de 3 ou 4 %, ou à un prix
fixe, tu peux dégager des marges fantastiques. Le producteur
y trouve son compte, car il s'affranchit des lois du marché.
Il suffit pour ça d'avoir la surface financière nécessaire,
et être sûr de pouvoir écouler les stocks, ce qui
est le cas, surtout, si, d'une autre main, tu es aussi ton principal
client, et que tu assures une bonne part des débouchés.
Sans compter que, lorsqu'il était étudiant, Louis Blondel
avait, tout comme sa première femme Eva, la réputation,
non usurpée, de sympathiser aux idées gauchistes et tiers-mondistes.
Il y trouvait aussi son compte idéologique... Il s'est donc allié
à deux grosses banques, qui ont récupéré
30 % de son capital, et il a porté tous ses efforts industriels
sur la transformation et la grosse distribution. Il a lancé plusieurs
marques, en a racheté d'autres, et très vites, il a dominé
les marchés des dérivés sucriers, céréaliers
et lactés. En clair, le sucre de ton café, la farine de
ce pain, le lait du petit déjeuner, le yaourt de ton dessert,
et j'en passe, tout ça sous des marques différentes, mais
appartenant au même groupe. Sans compter quelques eaux minérales,
des cafés, thés, chocolats, une marque de cigarette...
Bref, de quoi nourrir ou affamer la planète, au bon gré
de Louis et Charles Blondel.
Kertec, satisfait de sa tirade, se plongea dans son sushi. J'en faisais
autant. La nuit était presque totalement tombée sur le
fleuve. En face, à défaut de quelques lumières,
la rive avait disparu dans l'obscurité. Le salon de Nancy Blondel
était toujours éclairé.
- Parle-moi de l'enlèvement d'Eva Blondel, Yvan.
Il prit le temps de remplir nos verres de vin blanc et de vider le sien.
Je l'imitais. L'alcool me faisait du bien au blues.
- Un après-midi de juin, il y a quelque chose comme dix sept
ans, deux types se sont présentés dans une camionnette
d'entretien avec des tracteurs et autres machines de jardinage. La visite
était prévue, le garde les a laissé rentrer. Ils
se sont dirigés directement à la maison principale, ont
braqué le portier, et deux employés de maison, ont trouvé
Eva Blondel, ont embarqué tout le monde dans la camionnette,
et sont repartis comme ils étaient venus. Ils ont débarqué
les employés à vingt kilomètres de là, en
rase campagne. L'alerte a été donnée un quart d'heure
après l'enlèvement. Le lendemain, alors que l'affaire
était dans tous les journaux, les ravisseurs ont donné
leurs exigences: l'équivalent de ce qui serait aujourd'hui 1
milliard de francs.
Blondel a engagé un paquet de détectives et d'avocats.
Au bout de quinze jours, il s'est décidé à payer
les ravisseurs, et il a fait comme les voyous le lui demandaient, à
la lettre. La rançon était constituée de tout un
assortiment de pierres précieuses, de lingots, et d'espèces
de différents pays en petites coupures usagées. A l'époque,
le marquage des billets ne marchait pas, ou se repérait facilement.
Le tout tenait à peine dans une camionnette, abandonnée
en rase campagne, et qui a mis trois jours pour être vidée,
on n'a jamais très bien su comment. Eva Blondel Du Pont n'a jamais
été relâchée. Sur les confidences d'un indic,
on a retrouvé son corps un an plus tard, enterré au coin
d'un bois. Elle laissait un mari riche et éploré, deux
enfants de dix et trois ans, et la moitié d'une fortune colossale.
- Qu'est-ce qu'a conclu la police ?
- Rapt réussi. Elle a enquêté sur les spécialistes
de l'enlèvement, sans résultat.
- En dehors des informations sur l'endroit où était le
corps, rien ?
- Rien. Et le plus étrange, c'est que même vingt ans après,
rien n'a filtré. Les gars se sont évanouis, fortune faite.
Nos plats arrivaient, et insigne honneur, c'était la maîtresse
de maison elle-même, qui nous les apportait. Elle s'assit à
notre table et nous bavardâmes un moment. Elle avait un faible
pour Yvan et nous offrit une bouteille de vin.
Je les laissais flirter et j'en profitais pour faire un sort à
mon steak de thon "sauvage" et son riz safrané. Il était
bientôt onze heures, et je n'avais pas fini ma journée.
Quand la plantureuse trentenaire qui dirigeait l'établissement
nous abandonna, et après avoir laissé un bon moment de
silence mettre ses révélations à venir en valeur,
Yvan reprit le cours de ses pensées.
- Il y eut quand même quelques hypothèses, et quelques
rumeurs.
- Vide ton sac...
- D'abord, à l'époque, on était en pleine guerre
entre Israël et ses voisins. Blondel Agro Industries avait été
sommé, par les pays arabes de cesser toute relation avec l'état
Hébreux. Ce qu'ils ne firent pas! La thèse d'un enlèvement
punitif palestinien, commandité par la Syrie fut évoquée.
D'autant qu'un des chefs terroristes palestiniens parmi les plus redoutés,
a séjourné clandestinement dans le pays, à la même
époque. Cependant, il faut noter que les relations entre Blondel
et Israël d'un coté, et les pays arabes de l'autre coté,
ne changèrent pas dans les mois qui suivirent.
- Quoi d'autre?
- Blondel avait eut des sympathies pour un groupuscule anarcho-communiste,
l'Action Révolutionnaire Internationale, dont une branche avait
tournée à la guérilla urbaine. Francesco Paduan
était le meneur d'une cinquantaine d'étudiants, qui avaient
réussi quelques jolis coups, comme l'assassinat d'un général,
ou celui du patron des patrons de l'époque. Le gars qui conduisait
la camionnette du rapt ressemblait un peu à Paduan. Le hic, c'est
que, d'habitude, ces groupes revendiquaient leurs actions, et qu'à
cette époque, la police avait quasiment démantelé
ce groupuscule. Paduan avait disparu de la circulation depuis au moins
un an au moment desfaits. Il ne reparaîtra en Irak que quelques
années plus tard, avant de disparaître définitivement,
probablement éliminé.
- Sans compter, que jamais, dans un des procès d'Action Révolutionnaire
Internationale, ni dans les mémoires d'aucun des repentis, l'affaire
Blondel ne fut évoquée.
- Exact.
- Quoi d'autre, Yvan ?
- Pas grand-chose. Un livre publié par un pisse copie de l'époque,
et très vite retiré de la vente, sur action des avocats
de Blondel.
- Bigre... Que disait ce bouquin?
- Il reprenait les minutes de l'affaire, faisait le tour des hypothèses,
et consacrait quelques chapitres à casser du sucre sur le clan
Blondel, en exhumant deux ou trois ragots. Mais surtout, le gars avait
trouvé une femme de chambre fraîchement virée de
chez les Blondel. Elle prétendait que monsieur et madame se disputaient
régulièrement, et qu'ils avaient maintes fois évoqué
un divorce. La femme de chambre est partiellement revenue sur ses déclarations
devant le tribunal, a avoué avoir touché de l'argent pour
son gnage, et fut condamnée à trois fois rien, pour diffamation.
- Ce qui ne veut rien dire non plus.
- C'est vrai. Mon bien-aimé rédacteur en chef m'a promis
le bouquin pour demain.
- Passe-moi un coup de fil, si tu trouves un truc.
- O.K.
Je finissais sur un café et un dernier verre de Chardonnay. Il
était presque 23 heures et l'endroit désormais était
bondé. Les serveuses, triées sur le volet, se débrouillaient
pour passer au plus près des quelques stars du petit écran
qui paradaient, entourées de filles, à peine mais suffisamment,
plus jolies qu'elles. L'heure était venue d'une retraite digne.
Je remerciais Yvan pour la nourriture et les belles histoires, demandais
ma Porche au voiturier, et je prenais la direction du Hot One.
Suite