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Louise Music

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LE ROMAN

QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE I (5)


Il était presque quatre heures et de décidais de commencer par interroger le gardien de la grille d'entrée. Je fis chou blanc. Il quittait la place à six heures, et c'est un dénommé Perez qui le remplaçait pour la nuit. Perez ne serait pas là avant une heure et demie, au mieux. J'essayais d'engager la conversation mais ce gars avait décidé de la boucler et rien n'y fit. Comme j'étais dans la place, je pouvais tuer le temps en allant voir les flics terminer le boulot, ou essayer de rencontrer quelqu'un de la famille Blondel, ce que tôt ou tard, il faudrait bien faire, et, ce qui ne se présentait pas comme du tout cuit. J'optais pour la seconde solution et repris ma voiture en direction de ce qui semblait être le centre de l'univers. Je le trouvais en plein milieu du domaine; une espèce de château, doté d'un porche à colonnades, sous lequel patientait un valet en queue-de-pie gris finement rayé de noir. Le bâtiment faisait quatre-vingts mètres de long, sur trois étages. Le style en était vaguement trente, mâtiné de l'influence haras normand qui avait, semble-t-il, présidé à l'aménagement de tout le domaine. La bâtisse était constituée de plusieurs modules entrelacés, de formes et de hauteurs différentes. Ça allait de la tour à la mezzanine, en passant par la véranda. Les arrêtes des murs étaient en pierres, mais les murs eux même étaient en briques, dont certaines, vernies et décorées de motifs rouges, bleus, vert pâle ou jaune formaient des motifs géométriques.
Les colonnes de l'entrée étaient en marbre rosé, et une profusion de fleurs diverses enserrait le tout. Néanmoins, le pourtour immédiat du bâtiment était réservé à un collier d'iris mauves, qui poussaient en gerbes. Cela avait, il faut bien le dire, une certaine gueule. Je repérais, sur la gauche du bâtiment, un carré de graviers ombragés qui me semblait tout indiqué pour servir de parking. Je m'y dirigeais, tout en me demandant de quelle manière j'allais montrer patte blanche. Je n'avais pas trouvé grand-chose, au moment de me présenter devant le valet, et je m'apprêtais à jouer franc jeu, quand la porte principale s'ouvrit. La personne qui en sortit devait avoir une vingtaine d'année. Elle était tout ce qu'il y a de plus rousse, sa peau était laiteuse et parsemée de grains de beauté. Elle devait mesurer un mètre soixante-dix, tout au plus, et le fait est, qu'elle était sensationnelle. J'avais un vague souvenir de la gamine poil de carotte qui accompagnait sa soeur d'un regard admiratif, le jour ou j'avais joué le garde du corps, mais sans l'ombre d'un doute, la nature, depuis, avait fait du beau boulot.
Elle vint vers nous, et, avant que je puisse dire quoi que ce soit, elle s'adressa au portier :
- Je m'occupe de monsieur De Sprague, Edgar.
Si ce gars là s'appelait Edgar, moi, j'étais Napoléon premier.
Je considérais que c'était une invitation, et je la suivis à l'intérieur, dans un vaste hall blanc décoré de tableaux modernes. Elle ouvrit une porte sur notre droite, et nous pénétrâmes dans un petit salon. Toute la pièce était une délicate déclinaison de jaunes, à exception d'une table basse en acajou. Elle s'assit dans un divan d'épais cuir jaune, et j'en fis de même dans un fauteuil, en face d'elle. Elle était vêtue de noir, ne portait aucun maquillage, et le contraste de couleurs donnait l'impression dans un décor de cinéma.
- Je suis Tania Blondel. C'est ma soeur qui a été assassinée, ce matin. Que peut nous faire pour vous, Monsieur De Sprague ?
- Je suis engagé par votre beau frère. Il craint d'être inquiété. Pour être franc, cette affaire ne commence pas très bien. Je manque d'information et surtout, je risque de manquer de temps. Les choses semblent devoir aller vite...
-Je ne crois pas Frank capable d'avoir tué ma soeur. Même dans un moment d'égarement. D'ailleurs, je vois mal Frank avoir un moment d'égarement... J'aimais beaucoup Nancy. Je lui vouais une grande admiration, depuis toujours, même si nous étions très différentes. J'ai déjà dit à la police que je me tenais à sa disposition. J'en ferais autant pour vous.
- Je vous en remercie.
- Sachez d'ailleurs que c'est moi qui ai recommandé à Frank de prendre un détective et de vous appeler. Et pour répondre à vos interrogations, sachez aussi, qu'il y a quelques années, le grand méchant dur, derrière se lunettes noires, avait beaucoup impressionné la petite fille timide que j'étais.
- C'était il y a quatre ou cinq ans. J'ai perdu quelques cheveux, et j'ai pris quelques kilos...
- Je vois, Monsieur De Sprague. Mais je me suis renseigné sur vous. Peut-être parce que je suis une jeune fille romantique, comme ils disent, et que vous êtes un personnage assez romanesque pour une ville et une époque comme la nôtre. Peut-être aussi parce que je vais faire des études de droit, et que de ce côté-là, vous avez fait parler de vous de manière peu banale... J'ai souvent eu envie de vous rencontrer et de vous poser quelques questions...
- Autant que vous voudrez, quand cette affaire sera finie. Pouvez-vous me donner votre version de la soirée d'hier?
- Je ne suis pas sûr d'avoir toujours besoin de ces réponses, monsieur De Sprague... La soirée d'hier s'est passée comme dimanche habituel. Discussions sans grand intérêt entre gens de bonne compagnie. Mon fiancé dînait à la maison, pour la seconde fois. Nancy ne l'aimait pas; elle a fini par trouver le moyen de le choquer en lançant un débat sur la femme moderne, et la façon dont nous autres, les Blondel, étions des femmes modernes. Là dessus, Frank lui a jeté à la figure ce que tout le monde pensait. Puis elle est rentrée chez elle. Il était minuit ou un peu plus. Un quart d'heure plus tard Frank l'a suivie, et, à une heure du matin, tout le monde s'est dit bonsoir. Nous avons tous été réveillés par Sarah, ce matin, qui nous a annoncé l'atroce nouvelle.
- A quelle heure ?
- Un peu après huit heures. Elle était bouleversée. Nous avons prévenu Mark, et nous sommes partis vers le pavillon, à pied. C'est à trois minutes d'ici, en coupant par la roseraie. Mon père et mon oncle sont rentrés. Ils nous ont demandé d'attendre dehors, Carole, Sarah et moi. Mon oncle est ressorti, cinq minutes plus tard, et nous a dit que Nancy était décédée. Nous sommes repartis vers la maison.
- Etes-vous rentrée dans le salon ou Nancy a été tuée ?
- Non. Mon oncle nous en a dissuadés.
- Vous avez pourtant l'air d'une personne courageuse?
- Je ne vois pas l'intérêt qu'il y aurait eu de voir ma soeur morte, assassinée.
- Comment se fait-il que ce soit Sarah qui ait découvert le crime ?
- Sarah est au service de notre famille depuis 25 ans. Elle sert son petit déjeuner à Nancy depuis toujours. Elle s'occupait aussi de garder sa maison en ordre. Vous savez, chez les Blondel, quand on est pas dehors, on déjeune ou on dîne au Château; votre linge est lavé au Château; votre voiture entretenue au Château; vous allez en vacance dans une des maisons de la famille; et ainsi de suite. Nous sommes une vraie famille riche et bourgeoise, Monsieur De Sprague.
- Vous le regrettez ?
- Quand bien même je le regretterai, je suis ce que je suis. Cela n'a pas que des inconvénients, d'ailleurs. Mais, il est vrai que c'est parfois lourd à porter, pour ne pas dire ridicule. Vous en êtes, ou vous n'en êtes pas. Et la solidarité de caste n'est pas un vain mot.
- Au point d'aider l'assassin de votre soeur à s'en tirer ?
- Je n'ai pas dit ça.
J'avais essayé de la faire sortir de ses gonds, j'en étais pour mes frais. Depuis le début, elle me parlait d'une voix douce, triste et retenue. L'intelligence et la distinction transpiraient de chacune de ses phrases, de chacune de ses attitudes. Trop d'intelligence pour moi, qui est sans doute trop habitué à un monde ou le bien et le mal ne semblent pas s'exclure aussi radicalement.
- Je vous prie de bien vouloir excuser ma brusquerie. Je voudrai juste savoir jusqu'à quel point le clan Blondel soutiendra Frank Rivers.
- Jusqu'au point ou ça ne l'arrangera pas qu'il soit accusé. S'il est soupçonné et que nous sommes indignés, notre indignation sera feinte, Monsieur De Sprague. Mais elle nous servira à quelque chose. A part ça, j'aime bien Franck, il était pour mon père et mon oncle, une sorte de fils adoptif idéal. Frank est beau, intelligent, cultivé, charmeur et aristocratique. Il n'est pas immensément riche, mais n'a pas besoin d'argent. Je suis certaine que mon père a rêver, de lui confier un jour, la direction de Blondel Agro Industries. Mais Franck lui, ne rêve que de devenir artiste...
- Pensez-vous que votre père en ait été déçu?
- Sans aucun doute.
- Quand devez-vous vous marier, Mademoiselle Blondel ?
- Le fait que je sois fiancée ne signifie surtout pas que je vais me marier. Thomas me sort en ville, il m'accompagne dans les soirées. Il part pour Boston dans trois semaines, et nous nous verrons moins.
- Etes-vous amoureuse de Frank Rivers ?
- Je ne suis pas amoureuse de tout ce qui m'inresse, Monsieur De Sprague...
Je pris la réplique, comme elle était venue, c'est-à-dire de plein fouet. De toute évidence je jouais une partie qu'elle connaissait déjà, ou alors, elle apprenait drôlement vite...
- Est-ce vrai que votre soeur était enceinte ?
- Oui. D'environ deux mois.
- Pourtant, la rumeur dit qu'elle et Frank étaient sur le point de divorcer...
- La rumeur dit vrai.
- Je ne comprends pas.
- En ce qui concerne la vie de ma soeur et de Frank, je préférerais que vous parliez d'abord à Frank.
- Comment fonctionne la famille Blondel ?
- De manière très simple. Nous sommes riches, parce que nous possédons une part significative de l'agro-alimentaire mondial. Nous avons des dizaines d'usines, des dizaines de milliers d'employés, nous achetons des récoltes entières, et nous tenons l'économie de certain pays dans nos mains.
- A qui appartient le groupe?
- Mon père et mon oncle contrôlent environ 40 % des actions du groupe. Ma soeur en détenait 7 % et j'en détiens 7 %. Mon père et mon oncle gèrent le groupe, pour le bien de toute la famille. Pour le reste, nous sommes comme le commun des mortels, nous aimons, nous détestons, nous avons peur, nous rions, nous vivons et nous mourrons...
Elle réalisa ce qu'elle venait de dire et baissa la tête.
- Est-ce votre père et votre oncle qui ont battit cette fortune ?
- Pas entièrement. Ils ont hérité d'une entreprise déjà très prospère, et mon père s'est marié avec la seule héritière de l'autre grande entreprise agro-alimentaire du pays. De l'avis général, mon père a eu deux coups de génie. D'abord il s'est débarrassé de tous les sites de production directe. Nous ne possédons plus aucune terre. Le second a été de nouer d'excellentes relations avec les pays du tiers-monde, y compris ceux qui se réclamaient à l'époque du communisme, au détriment et en antagonisme avec les politiques économiques de l'Europe et des USA. Je ne sais pas si nous sommes plus riches que mes grands parents, mais je sais que le groupe Blondel n'a jamais pesé aussi lourd.
- Qu'elle est la part de votre père dans le groupe?
- Environ 28 %.
- Qui va hériter des parts de votre soeur ?
- Moi.
- Ce qui, avec 14 %, vous mettra presque au niveau de votre oncle, qui est qà 20 %, si j'ai bien compris?
- C'est inexact. Mon oncle détient 14 % du groupe et mon père 28.
- Quel est le rôle de votre oncle dans le groupe ?
- Des deux frères, Charles est l'aîné. Il a toujours veillé sur mon père, sur nous, sur tout le monde à vrai dire. Charles colmate les brèches, calcule et modère les risques.
- Quel âge a t'il ?
- Cinquante six ans. Mon père en a cinquante et un.
- Parlez-moi de Carole.
- Rien à dire sur Carole, que le monde entier ne sache déjà...
- C'est à dire ?
- Après le décès de ma mère, mon père a été extrêmement déprimé, pendant deux ou trois ans. Un jour, il a rencontré Carole Savoie. Elle était jeune, jolie, pleine d'esprit, et sans beaucoup de talent pour son métier d'actrice. Elle l'a fait rire; il l'a épousée.
- Vous parlez comme un livre.
- J'avais quatre ans à l'époque. Je vous dis ce qu'on m'a raconté et ce que j'en ai lu.
- Version expurgée?
- Prenez le temps de vous faire une idée...
- Je n'y manquerais pas. Vous n'aimez pas votre belle-mère?
- Elle est, on peut le dire, superficielle, capricieuse, perpétuellement insatisfaite et puérile, mais au fond, je l'aime bien. Elle se permet des choses qu'une Blondel ne se permet pas, et de nous tous, c'est elle qui tire le plus de plaisir des priviléges de l'argent.
- Comme Frank ?
- Ho non, Frank est brillant, cultivé, sûr de lui, sensible à l'art, à la fête, fou de pouvoir et fragile à la fois. Il contrôle soigneusement toutes ses impulsions, et il déteste la vulgarité, le facile, le clinquant. Bref, il est un riche parfait, idéal. Mais Frank trouve probablement que l'argent sent mauvais...
Il était six heures passées. J'avais l'impression d'avoir commencé une partie d'échec trop coton pour moi, et je ressentais une vague mais dérangeante migraine. Je me levais.
- Je vous remercie, et je vous présente mes condoléances. Ne me raccompagnez pas. Je vous téléphonerai bientôt, si vous le permettez.
Elle resta là, sans rien dire, alors que je prenais congé, son regard douloureux plein de larmes contenues, fixé sur l'endroit où j'étais assit quelques secondes auparavant.

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