Il était presque quatre heures et de décidais de commencer
par interroger le gardien de la grille d'entrée. Je fis chou
blanc. Il quittait la place à six heures, et c'est un dénommé
Perez qui le remplaçait pour la nuit. Perez ne serait pas là
avant une heure et demie, au mieux. J'essayais d'engager la conversation
mais ce gars avait décidé de la boucler et rien n'y fit.
Comme j'étais dans la place, je pouvais tuer le temps en allant
voir les flics terminer le boulot, ou essayer de rencontrer quelqu'un
de la famille Blondel, ce que tôt ou tard, il faudrait bien faire,
et, ce qui ne se présentait pas comme du tout cuit. J'optais
pour la seconde solution et repris ma voiture en direction de ce qui
semblait être le centre de l'univers. Je le trouvais en plein
milieu du domaine; une espèce de château, doté d'un
porche à colonnades, sous lequel patientait un valet en queue-de-pie
gris finement rayé de noir. Le bâtiment faisait quatre-vingts
mètres de long, sur trois étages. Le style en était
vaguement trente, mâtiné de l'influence haras normand qui
avait, semble-t-il, présidé à l'aménagement
de tout le domaine. La bâtisse était constituée
de plusieurs modules entrelacés, de formes et de hauteurs différentes.
Ça allait de la tour à la mezzanine, en passant par la
véranda. Les arrêtes des murs étaient en pierres,
mais les murs eux même étaient en briques, dont certaines,
vernies et décorées de motifs rouges, bleus, vert pâle
ou jaune formaient des motifs géométriques.
Les colonnes de l'entrée étaient en marbre rosé,
et une profusion de fleurs diverses enserrait le tout. Néanmoins,
le pourtour immédiat du bâtiment était réservé
à un collier d'iris mauves, qui poussaient en gerbes. Cela avait,
il faut bien le dire, une certaine gueule. Je repérais, sur la
gauche du bâtiment, un carré de graviers ombragés
qui me semblait tout indiqué pour servir de parking. Je m'y dirigeais,
tout en me demandant de quelle manière j'allais montrer patte
blanche. Je n'avais pas trouvé grand-chose, au moment de me présenter
devant le valet, et je m'apprêtais à jouer franc jeu, quand
la porte principale s'ouvrit. La personne qui en sortit devait avoir
une vingtaine d'année. Elle était tout ce qu'il y a de
plus rousse, sa peau était laiteuse et parsemée de grains
de beauté. Elle devait mesurer un mètre soixante-dix,
tout au plus, et le fait est, qu'elle était sensationnelle. J'avais
un vague souvenir de la gamine poil de carotte qui accompagnait sa soeur
d'un regard admiratif, le jour ou j'avais joué le garde du corps,
mais sans l'ombre d'un doute, la nature, depuis, avait fait du beau
boulot.
Elle vint vers nous, et, avant que je puisse dire quoi que ce soit,
elle s'adressa au portier :
- Je m'occupe de monsieur De Sprague, Edgar.
Si ce gars là s'appelait Edgar, moi, j'étais Napoléon
premier.
Je considérais que c'était une invitation, et je la suivis
à l'intérieur, dans un vaste hall blanc décoré
de tableaux modernes. Elle ouvrit une porte sur notre droite, et nous
pénétrâmes dans un petit salon. Toute la pièce
était une délicate déclinaison de jaunes, à
exception d'une table basse en acajou. Elle s'assit dans un divan d'épais
cuir jaune, et j'en fis de même dans un fauteuil, en face d'elle.
Elle était vêtue de noir, ne portait aucun maquillage,
et le contraste de couleurs donnait l'impression dans un décor
de cinéma.
- Je suis Tania Blondel. C'est ma soeur qui a été assassinée,
ce matin. Que peut nous faire pour vous, Monsieur De Sprague ?
- Je suis engagé par votre beau frère. Il craint d'être
inquiété. Pour être franc, cette affaire ne commence
pas très bien. Je manque d'information et surtout, je risque
de manquer de temps. Les choses semblent devoir aller vite...
-Je ne crois pas Frank capable d'avoir tué ma soeur. Même
dans un moment d'égarement. D'ailleurs, je vois mal Frank avoir
un moment d'égarement... J'aimais beaucoup Nancy. Je lui vouais
une grande admiration, depuis toujours, même si nous étions
très différentes. J'ai déjà dit à
la police que je me tenais à sa disposition. J'en ferais autant
pour vous.
- Je vous en remercie.
- Sachez d'ailleurs que c'est moi qui ai recommandé à
Frank de prendre un détective et de vous appeler. Et pour répondre
à vos interrogations, sachez aussi, qu'il y a quelques années,
le grand méchant dur, derrière se lunettes noires, avait
beaucoup impressionné la petite fille timide que j'étais.
- C'était il y a quatre ou cinq ans. J'ai perdu quelques cheveux,
et j'ai pris quelques kilos...
- Je vois, Monsieur De Sprague. Mais je me suis renseigné sur
vous. Peut-être parce que je suis une jeune fille romantique,
comme ils disent, et que vous êtes un personnage assez romanesque
pour une ville et une époque comme la nôtre. Peut-être
aussi parce que je vais faire des études de droit, et que de
ce côté-là, vous avez fait parler de vous de manière
peu banale... J'ai souvent eu envie de vous rencontrer et de vous poser
quelques questions...
- Autant que vous voudrez, quand cette affaire sera finie. Pouvez-vous
me donner votre version de la soirée d'hier?
- Je ne suis pas sûr d'avoir toujours besoin de ces réponses,
monsieur De Sprague... La soirée d'hier s'est passée comme
dimanche habituel. Discussions sans grand intérêt entre
gens de bonne compagnie. Mon fiancé dînait à la
maison, pour la seconde fois. Nancy ne l'aimait pas; elle a fini par
trouver le moyen de le choquer en lançant un débat sur
la femme moderne, et la façon dont nous autres, les Blondel,
étions des femmes modernes. Là dessus, Frank lui a jeté
à la figure ce que tout le monde pensait. Puis elle est rentrée
chez elle. Il était minuit ou un peu plus. Un quart d'heure plus
tard Frank l'a suivie, et, à une heure du matin, tout le monde
s'est dit bonsoir. Nous avons tous été réveillés
par Sarah, ce matin, qui nous a annoncé l'atroce nouvelle.
- A quelle heure ?
- Un peu après huit heures. Elle était bouleversée.
Nous avons prévenu Mark, et nous sommes partis vers le pavillon,
à pied. C'est à trois minutes d'ici, en coupant par la
roseraie. Mon père et mon oncle sont rentrés. Ils nous
ont demandé d'attendre dehors, Carole, Sarah et moi. Mon oncle
est ressorti, cinq minutes plus tard, et nous a dit que Nancy était
décédée. Nous sommes repartis vers la maison.
- Etes-vous rentrée dans le salon ou Nancy a été
tuée ?
- Non. Mon oncle nous en a dissuadés.
- Vous avez pourtant l'air d'une personne courageuse?
- Je ne vois pas l'intérêt qu'il y aurait eu de voir ma
soeur morte, assassinée.
- Comment se fait-il que ce soit Sarah qui ait découvert le crime
?
- Sarah est au service de notre famille depuis 25 ans. Elle sert son
petit déjeuner à Nancy depuis toujours. Elle s'occupait
aussi de garder sa maison en ordre. Vous savez, chez les Blondel, quand
on est pas dehors, on déjeune ou on dîne au Château;
votre linge est lavé au Château; votre voiture entretenue
au Château; vous allez en vacance dans une des maisons de la famille;
et ainsi de suite. Nous sommes une vraie famille riche et bourgeoise,
Monsieur De Sprague.
- Vous le regrettez ?
- Quand bien même je le regretterai, je suis ce que je suis. Cela
n'a pas que des inconvénients, d'ailleurs. Mais, il est vrai
que c'est parfois lourd à porter, pour ne pas dire ridicule.
Vous en êtes, ou vous n'en êtes pas. Et la solidarité
de caste n'est pas un vain mot.
- Au point d'aider l'assassin de votre soeur à s'en tirer ?
- Je n'ai pas dit ça.
J'avais essayé de la faire sortir de ses gonds, j'en étais
pour mes frais. Depuis le début, elle me parlait d'une voix douce,
triste et retenue. L'intelligence et la distinction transpiraient de
chacune de ses phrases, de chacune de ses attitudes. Trop d'intelligence
pour moi, qui est sans doute trop habitué à un monde ou
le bien et le mal ne semblent pas s'exclure aussi radicalement.
- Je vous prie de bien vouloir excuser ma brusquerie. Je voudrai juste
savoir jusqu'à quel point le clan Blondel soutiendra Frank Rivers.
- Jusqu'au point ou ça ne l'arrangera pas qu'il soit accusé.
S'il est soupçonné et que nous sommes indignés,
notre indignation sera feinte, Monsieur De Sprague. Mais elle nous servira
à quelque chose. A part ça, j'aime bien Franck, il était
pour mon père et mon oncle, une sorte de fils adoptif idéal.
Frank est beau, intelligent, cultivé, charmeur et aristocratique.
Il n'est pas immensément riche, mais n'a pas besoin d'argent.
Je suis certaine que mon père a rêver, de lui confier un
jour, la direction de Blondel Agro Industries. Mais Franck lui, ne rêve
que de devenir artiste...
- Pensez-vous que votre père en ait été déçu?
- Sans aucun doute.
- Quand devez-vous vous marier, Mademoiselle Blondel ?
- Le fait que je sois fiancée ne signifie surtout pas que je
vais me marier. Thomas me sort en ville, il m'accompagne dans les soirées.
Il part pour Boston dans trois semaines, et nous nous verrons moins.
- Etes-vous amoureuse de Frank Rivers ?
- Je ne suis pas amoureuse de tout ce qui m'inresse, Monsieur De Sprague...
Je pris la réplique, comme elle était venue, c'est-à-dire
de plein fouet. De toute évidence je jouais une partie qu'elle
connaissait déjà, ou alors, elle apprenait drôlement
vite...
- Est-ce vrai que votre soeur était enceinte ?
- Oui. D'environ deux mois.
- Pourtant, la rumeur dit qu'elle et Frank étaient sur le point
de divorcer...
- La rumeur dit vrai.
- Je ne comprends pas.
- En ce qui concerne la vie de ma soeur et de Frank, je préférerais
que vous parliez d'abord à Frank.
- Comment fonctionne la famille Blondel ?
- De manière très simple. Nous sommes riches, parce que
nous possédons une part significative de l'agro-alimentaire mondial.
Nous avons des dizaines d'usines, des dizaines de milliers d'employés,
nous achetons des récoltes entières, et nous tenons l'économie
de certain pays dans nos mains.
- A qui appartient le groupe?
- Mon père et mon oncle contrôlent environ 40 % des actions
du groupe. Ma soeur en détenait 7 % et j'en détiens 7
%. Mon père et mon oncle gèrent le groupe, pour le bien
de toute la famille. Pour le reste, nous sommes comme le commun des
mortels, nous aimons, nous détestons, nous avons peur, nous rions,
nous vivons et nous mourrons...
Elle réalisa ce qu'elle venait de dire et baissa la tête.
- Est-ce votre père et votre oncle qui ont battit cette fortune
?
- Pas entièrement. Ils ont hérité d'une entreprise
déjà très prospère, et mon père s'est
marié avec la seule héritière de l'autre grande
entreprise agro-alimentaire du pays. De l'avis général,
mon père a eu deux coups de génie. D'abord il s'est débarrassé
de tous les sites de production directe. Nous ne possédons plus
aucune terre. Le second a été de nouer d'excellentes relations
avec les pays du tiers-monde, y compris ceux qui se réclamaient
à l'époque du communisme, au détriment et en antagonisme
avec les politiques économiques de l'Europe et des USA. Je ne
sais pas si nous sommes plus riches que mes grands parents, mais je
sais que le groupe Blondel n'a jamais pesé aussi lourd.
- Qu'elle est la part de votre père dans le groupe?
- Environ 28 %.
- Qui va hériter des parts de votre soeur ?
- Moi.
- Ce qui, avec 14 %, vous mettra presque au niveau de votre oncle, qui
est qà 20 %, si j'ai bien compris?
- C'est inexact. Mon oncle détient 14 % du groupe et mon père
28.
- Quel est le rôle de votre oncle dans le groupe ?
- Des deux frères, Charles est l'aîné. Il a toujours
veillé sur mon père, sur nous, sur tout le monde à
vrai dire. Charles colmate les brèches, calcule et modère
les risques.
- Quel âge a t'il ?
- Cinquante six ans. Mon père en a cinquante et un.
- Parlez-moi de Carole.
- Rien à dire sur Carole, que le monde entier ne sache déjà...
- C'est à dire ?
- Après le décès de ma mère, mon père
a été extrêmement déprimé, pendant
deux ou trois ans. Un jour, il a rencontré Carole Savoie. Elle
était jeune, jolie, pleine d'esprit, et sans beaucoup de talent
pour son métier d'actrice. Elle l'a fait rire; il l'a épousée.
- Vous parlez comme un livre.
- J'avais quatre ans à l'époque. Je vous dis ce qu'on
m'a raconté et ce que j'en ai lu.
- Version expurgée?
- Prenez le temps de vous faire une idée...
- Je n'y manquerais pas. Vous n'aimez pas votre belle-mère?
- Elle est, on peut le dire, superficielle, capricieuse, perpétuellement
insatisfaite et puérile, mais au fond, je l'aime bien. Elle se
permet des choses qu'une Blondel ne se permet pas, et de nous tous,
c'est elle qui tire le plus de plaisir des priviléges de l'argent.
- Comme Frank ?
- Ho non, Frank est brillant, cultivé, sûr de lui, sensible
à l'art, à la fête, fou de pouvoir et fragile à
la fois. Il contrôle soigneusement toutes ses impulsions, et il
déteste la vulgarité, le facile, le clinquant. Bref, il
est un riche parfait, idéal. Mais Frank trouve probablement que
l'argent sent mauvais...
Il était six heures passées. J'avais l'impression d'avoir
commencé une partie d'échec trop coton pour moi, et je
ressentais une vague mais dérangeante migraine. Je me levais.
- Je vous remercie, et je vous présente mes condoléances.
Ne me raccompagnez pas. Je vous téléphonerai bientôt,
si vous le permettez.
Elle resta là, sans rien dire, alors que je prenais congé,
son regard douloureux plein de larmes contenues, fixé sur l'endroit
où j'étais assit quelques secondes auparavant.
Suite
Haut de page