Je me relevai et je rejoignais Mark Rivers sur la terrasse.
Il semblait s'ennuyer ou être ailleurs. J'allumais une cigarette
et lui tendait le paquet.
- Je vous remercie, je ne fume pas.
- Votre femme fumait?
- De temps en temps. Des brunes sans filtre, elle se servait d'un fume-cigarette.
- Est-ce qu'elle avait toujours ce fume-cigarette sur elle ?
- Je suppose. Elle devait le garder dans son sac. Est-ce que ces questions
veulent dire que vous travaillez pour moi, Monsieur De Sprague?
- On dirait. J'ai des tas d'autres questions à vous poser. Mais
il faut que vous sachiez que vous êtes en première ligne.
Donc, à votre place, je contacterai d'emblée mon avocat...
- C'est fait.
- Qui est-ce ?
- Botherel et Associés. Il ne put s'empêcher de sourire.
Je ne relevais pas.
- Racontez-moi votre journée d'hier.
- J'ai passé la journée ici, à flâner devant
la télé. C'était un de ses dimanches... A six heures
Nancy et moi, nous sommes montés au Château. C'est ainsi
que nous appelons la maison principale du parc, la demeure de mon beau
père. Nous nous y retrouvons d'ordinaire tous les dimanches.
Il faisait chaud, nous avons pris l'apéritif, à coté
de la piscine, je me suis baigné, puis nous sommes passés
au salon et à table vers les huit heures trente.
- Qui était la?
- Mon beau père, sa femme Carole, Charles, son frère,
Tania Blondel, ma belle-soeur et son fiancé, Thomas.
- Comment s'est passée la soirée ?
- Comme un dimanche chez les Blondel, sous le regard du Patriarche.
Nous avons d'abord parlé des courses de l'après-midi,
ou mon beau père avait fait bonne figure, puis nous avons discuté
de choses et d'autres. Tania revenait de l'exsition Matisse, Thomas
part pour Harvard à l'automne, Charles se tait, Carole pense
que Louis devrait changer de tailleur, puis la discussion a dévié
sur le rôle de la femme dans la société actuelle.
Nancy et moi nous avons trouvé le moyen de ne pas être
d'accord sur le sujet, et nous, nous sommes parlé plutôt
durement. Vers minuit, elle a décidé de rentrer se coucher.
Je suis resté un quart d'heure et je suis parti.
- Où êtes-vous allé?
- Au Hot One, un club de jazz et de blues. J'y suis arrivé un
peu après une heure du matin.
- C'est là que vous avez été agressé?
- Oui, je descendais de ma voiture quand une femme ivre s'est jetée
sur moi avec une bouteille à la main. J'ai évité
le premier coup et j'ai essayé de lui attraper le bras, elle
m'a griffé avec l'autre main, puis elle a réussi à
me frapper. Je me suis écroulé, et j'ai dû mettre
une minute à me relever. J'ai entendu une portière claquer
et une voiture partir sur les chapeaux de roue, phares éteints.
- Combien de personnes dans la voiture?
- Impossible de le dire. Il faisait vraiment très noir.
- Pouvez décrire la femme qui vous a agressé ?
- Un mètre soixante-quinze, cheveux châtains ou roux, plutôt
robuste, ivre sans doute.
- Est-ce qu'elle a parlé ?
- Elle a répété plusieurs fois "ordure" dans une
sorte de murmure rauque, assez inquiétant. C'est ce qui m'a fait
penser qu'elle était ivre.
- Etes-vous sûr de ne l'avoir jamais rencontrée auparavant
?
- Quasiment certain.
- À combien de mètres de la porte du club étiez-vous?
- Une cinquantaine... pas très loin de l'entrée du stationnement.
- Qu'avez-vous fait après vous être relevé?
- J'ai regardé la voiture partir et je me suis aperçu
que je saignais. J'ai marché vers l'entrée et le portier
et venu vers moi. Il m'a soutenu jusque dans un bureau, ou l'on m'a
soigné, et ou j'ai attendu que ça aille mieux. Puis je
suis allé au bar ou je suis resté jusqu'à quatre
heures du matin. J'ai repris ma voiture et je suis rentré dormir
ici.
- Comment ça, ici ?
- Depuis quelque temps j'occupe un studio au dernier étage du
club house des écuries. J'ai été réveillé
par Charles, qui m'a annoncé le décès de Nancy.
- Qu'alliez-vous faire dans ce club ?
- J'y vais souvent. La musique y est très bonne. Ils reçoivent
les meilleurs musiciens de jazz et de blues. D'ailleurs, je vais devoir
vous quitter, c'est l'heure de mon cours de guitare.
Il était assez fier de lui. Il devait s'imaginer qu'un type qui
perd sa femme dans la journée et qui n'annule pas son cours de
guitare pour autant, est à deux doigts d'atteindre le panthéon
des artistes. A moins qu'il n'ait simplement eut envie de provoquer,
ou de passer pour un salaud.
- Une dernière question; êtes-vous parti directement du
dîner au club ?
- Non, je suis passé à l'appartement. J'avais été
un peu dur avec Nancy et je voulais m'excuser.
- Ce que vous avez fait ?
- Oui. Elle regardait la télévision, nous avons bu un
verre, je lui ai dit que malgré les moments difficiles