Home | Actu | Biographie | Acheter des MP3 | Discographie | Boutique | Contacts | Concerts | Presse | Le roman
Ecouter des MP3
| My Space

louise.music@free.fr


LE ROMAN

QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE I (3)


Nous sortîmes du club house et de ses odeurs de cuir mélangé de cannelle. Il monta dans une voiturette de golf et je le suivis dans mon auto. Nous traversâmes un bon bout de la propriété, laissant derrière nous des bâtiments, des courts de tennis, et des milliers de mètres carré de pelouse agrémentée de fontaines, de statues et de plantations avant d'arriver devant une sorte de vaste chalet de bois situé au bord du fleuve.
L'endroit était cerné de voitures de flics et de véhicules divers. Une cohorte de poulets veillaient jalousement sur la place. Rivers déclina son nom et sa qualité et nous fûmes admis à pénétrer dans le lieu, escortés par un sergent en uniforme.
L'intérieur valait le dehors. Une quinzaine de personnes s'activaient. Je devrais dire s'acharnaient.
Au beau milieu paradaient les cent dix kilos de Jo Kosecki.
Notre cerbre nous planta là et marcha vers lui. Kosecki se retourna, me vit et hocha la tête. Il continua de vaquer à ses occupations pendant vingt bonnes minutes. Rivers et moi, nous attendîmes immobiles et en silence. Soudain Kosecki décida que j'avais payé mon dû à sa grandeur et me fit signe du doigt. Je m'approchais.
- Bonjour, Jo.
- Inspecteur; si tu veux bien, Louis. Qu'est ce que tu viens foutre ici? T'es un ex de la dame ?
- Ton sens de l'humour est minable. Je suis engagé par le mari.
- C'est pas un client qui va t'emmener bien loin. Je pense que d'ici deux jours il sera bouclé. Remarque, je peux me tromper...
- Et ça serait pas la première fois... Qu'est ce que tu peux me dire ?
- Je peux rien te dire. Est-ce qu'au moins il t'a engagé comme avocat?
- Je ne suis pas avocat, Jo, tu le sais parfaitement. Et de toutes les façons, un avocat ça parle à un juge d'instruction, quand son client est inculpé. Ce n'est pas le cas pour le moment.
- C'est juste une question de temps...
- À ce point-là ?
- N'essaye pas de me tirer les vers du nez... Je ne veux pas te voir fouiner dans cette affaire. J'ai le cul sur un baril de dynamite et c'est pas toi qui vas allumer la mèche. Alors voila ce que tu vas faire : tu vas encaisser ton chèque, et tu vas faire exactement comme si tu travaillais. Et tant que tu feras semblant de travailler, je dirais rien. Mais, à la minute ou tu te mets dans mes pattes, je te fou en cabane. C'est assez clair?
- Je ne vois pas les choses comme ça Joe, et je crois que si un peu d'intelligence peut traverser ton cerveau, paralysé par trente ans de fonctionnariat, tu devrais écouter ce que j'ai à te dire. D'abord, même s'il n'est qu'une pièce rapportée, Rivers fait toujours partie du clan Blondel. Ce n'est pas le genre de famille à accepter qu'on lui cherche des poux. Ensuite, mettons que les Blondel lâchent Rivers. Il reste malgré tout le fils d'une des plus grosses stars du pays, et pas plus tard que la semaine dernière, son père inaugurait les chrysanthèmes bras dessus, bras dessous avec ton ministre de l'intérieur. Même si le père et le fils ont la réputation de se tirer dessus à la moindre occasion, il y a fort à parier que la solidarité familiale va retrouver, dans ses moments pénibles, une nouvelle jeunesse. Les Rivers ont assez d'argent pour se payer les meilleurs avocats du monde et te faire baver des ronds de chapeau. Sans compter, que si ça se trouve, d'ici deux jours, tes soupçons vont s'écrouler et que tu risques de te retrouver comme un con. Alors que si tu me dis ce que tu sais, si tu me laisses regarder à droite à gauche; primo les familles penseront que tu collabores et te foutront la paix, et secundo, je jure sur la Bible, que je te demanderai la permission, y compris pour aller pisser. Sans compter qu'il n'est pas exclu que je dégotte un truc ou deux.
Lentement, Kosecki s'approcha des baies vitrées et se mit à contempler le paysage. Dix mètres en contrebas, le fleuve coulait majestueusement, large et torturé. D'aussi prés, ses eaux boueuses semblaient menaçantes. En face, se dressaient les tours de verre des nouveaux quartiers de la cité. Entre l'eau et la maison, s'étendait une terrasse de bois qui se finissait par un parapet et un abrupt. Le paysage était à la fois irréel, insolite, étrange et fascinant, comme seules les mégalopoles mo-dernes savent en offrir.
Satisfait de son tour d'horizon, Kosecki se retourna vers le vaste salon ou s'affairaient les releveurs d'empruntes et d'indices. Les murs étaient crépis blancs, le sol en carreaux de terre cuite. Faisant face au fleuve, de profonds fauteuils de cuirs rose passé entouraient une table basse et une télévision grand écran. A droite de la pièce, sur un vaste tapis carré indien aux couleurs vives, une table de fer forgé à plateau de verre était entourée de chaises du même métal, artistiquement rouillées. Un vase de cristal dépoli trônait en son centre, dans lequel une trentaine de tulipes roses achevaient de faner.
Au fond et au centre, un bar lui aussi en fer et en verre accueillait une respectable collection de bouteilles. A priori, tous les alcools du monde étaient là.
Entre le bar et les fauteuils, une découpe de papier blanc témoignait de l'endroit ou le corps avait été trouvé. Deux scientifiques à quatre pattes examinaient le sol.
Juste à coté, un petit guéridon de bois de céruse était renversé au milieu des débris d'une statue de plâtre peinte qui avait dû faire environ quarante centimètres de haut. Un manteau léger de couleur jaune et un sac de cuir du genre fourre-tout étaient restés sur le canapé.
Deux verres contenants sans doute de la glace fondue et les restes jaunâtres d'un quelconque alcool étaient posés sur la table basse.
- On finit de prendre les photos et on ramasse tout ça, marmonna Kosecki. D'après ce que je sais, elle est arrivée chez elle aux environs de minuit et demi; elle venait de chez ses parents ou elle avait dîné avec son mari, ses frères, sa soeur et quelques familiers. Elle est sans doute venue directement ici. Quelqu'un l'attendait à moins qu'il ne soit arrivé juste après elle. Peut-être qu'ils ont bu un verre, la discussion à mal tourné ou quelque chose comme ça, il l'a étranglée. Elle s'est débattue. Je pense que ça s'est passé avant une heure du matin. Elle et son mari s'étaient accroché de façon assez dure, sens raison précise pendant le repas. Elle était enceinte de deux mois, mais ça ne se voyait guerre. Son époux, désormais ton client, a quitté le repas cinq minutes après elle, pour se rendre dans un club situé sur les collines, le Hot One. Comme tu as pu le voir, son visage porte des ecchymoses. Il dit qu'il a été agressé par une femme en arrivant au Hot One, sans en savoir les raisons. Le portier du club confirme avoir été le lointain témoin de l'altercation, entre une heure et une heure trente. C'est donc un alibi plutôt minable, Louis. Nancy Blondel a été étranglée, par quelqu'un qu'elle connaissait sans doute, puisqu'elle semble ne s'être débattue que tardivement. On a trouvé des traces de peau et de sang sous les ongles de sa main gauche. L'assassin était probablement un homme plus fort que la moyenne, si l'on tient compte du fait que la victime était une sportive accomplie. J'aurais les analyses de sang demain et les ADN dans deux semaines, au plus tard. Ah, il y a ça aussi, l'assassin à fait deux choses plutôt bizarres: avec une sorte de couteau à trancher, il a coupé l'annulaire de la main droite et à prit l'anneau de mariage, une bague de valeur quasiment nulle par rapport au diamant qu'elle portait au doigt d'à côté. Avec le même couteau, je suppose, il a coupé une grosse mèche de ses cheveux. Ordinairement, cet ustensile servait à découper les rondelles de citron. Il restait posé sur le bar. Le labo fera peut-être parler le couteau. Le couple n'avait pas d'employés de maison à demeure, et ils étaient bien les seuls dans le coin. A priori, si j'en crois la domestique qui a découvert le corps, rien d'autre n'a été chamboulé et rien ne semble avoir été volé
Il venait de cracher, à peu près tout ce qu'il savait, d'un bloc, sur un ton égal et rogue, d'une manière qui laissait à penser que cette affaire lui tapait déjà sur les nerfs, tout en me faisant comprendre, que finalement, il se rangeait à mon point de vue, et que je pourrai y aller, à condition d'y aller mollo.
- Qui a découvert le corps ?
- La dame qui vient faire le ménage tous les matins.
- Où était le mari ?
- Il prétend avoir traîné dans ce club, le Hot One, jusqu'au petit matin avant de rentrer dans sa garçonnière. Il a été prévenu du meurtre vers les neuf heures trente. Il s'est pointé ici vers les dix heures. Ce gars va avoir besoin du nec plus ultra de l'avocat. J'ai pris un échantillon de son sang et, s'il est du groupe de celui trouvé sous les ongles de la victime, je ne vois pas comment on le sauverait de perpette.
- Je peux jeter un coup d'oeil ?
- Regarde mais ne touche à rien. Je te laisse la bride sur le cou, Louis, mais je peux très bien décider du contraire dans cinq minutes. Je veux la priorité de tout ce que tu trouves, et si j'apprends que tu parles à la presse je te colle au trou. Tu m'as bien compris?
- Cinq sur cinq.
- OK, viens me voir demain après midi, j'aurais le rapport du légiste.
Je le laissais là et j'allais fouiner. Le pavillon comprenait deux chambres, leurs dressings et leurs salles de bain, un bureau de petite taille et le grand salon qui prenait la moitié du bâtiment. Seule une chambre semblait réellement utilisée. Le grand lit était fait. Sur une coiffeuse en acajou, encombrée de flacons de parfum, une bouteille de fond de teint était restée ouverte à côté d'un bâton de rouge à lèvres sans son capuchon.
En face du lit, un placard occupait toute la largeur du mur. Il était bourré de vêtement et de chaussures d'homme et de femme soigneusement rangées.
Le bureau ne contenait pas grand-chose, si ce n'est que les murs étaient tapissés de photos de Nancy Blondel, sous toutes les apparences et à tous les âges. Une chose était frappante : elle était toujours photographiée seule. Y compris sur ses photos de mariages. Elle avait été un bébé maigre et moche, une jeune fille maigre et ingrate, une jeune femme maigre et rieuse, et elle était en train de devenir une femme moins maigre et plus rêveuse. En attendant, peut être que la vie la façonne, elle avait visité la terre entière, posée de la même manière devant Angkor Vat, la Grande Pyramide, Theotuhican ou la Maison Blanche; joué au tennis, au football, au golf, au volley, au squash, au polo, au pilote de rallye et à tout ce qui peut faire passer le temps. Elle s'était déguisée en Fatma, en Batman, en Cendrillon, en Desdémone, en Marie Antoinette, en Daysie et en ange. Et maintenant, elle était allongée sur la table glacée d'un toubib qui en avait vu d'autres...
Les tiroirs du bureau ne contenaient rien, et ceux du classeur de bois quasiment rien. Visiblement, les factures étaient payées ailleurs. C'était une maison ou l'on n'écrivait pas, et ou l'on ne lisait pas plus. C'était une maison ou la vie quotidienne du commun des mortels n'existait pas. C'était une maison ou la mort n'était pas censée faire irruption. Je retournais dans le salon. Mark Rivers était sorti sur le roof et contemplait le fleuve, immobile.
La statuette avait été cassée presque en son milieu, avec peu d'éclats. Le petit guéridon semblait être tombé dans la lutte et n'avoir pas servi d'arme.
Autour de l'esquisse du cadavre, les traces du décès persistaient. Des mèches de cheveux blonds et quelques gouttes de sang noirci, presque invisibles sur le carrelage ocre.
Je regardais sous les fauteuils et entre les coussins de cuir, poursuivi par les regards ironiques des gars du labo. Le cendrier sur la table contenait un seul mégot de cigarette brune, sans filtre. Le verre qui portait des traces de rouge à lèvre vif et brillant était moins rempli que l'autre. Nancy Blondel avait vidé son verre et, entre son arrivée chez elle et celle du meurtrier, elle avait eu le temps de se remaquiller, comme le fond de teint ouvert dans la chambre et l'abondance de rouge sur le verre semblait le prouver. Sans doute attendait-elle quelqu'un, puisqu'elle s'était préparée à sa venue. A moins qu'elle n'ait eu l'intention de sortir.

Suite

Haut de page