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Louise Music

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LE ROMAN


QUE LE FOSSE L'ABSORBE
LOUIS DE SPRAGUE, DETECTIVE PRIVE
PATRICK COUTIN

Chapitre I

   

Chapitre II

         

Chapitre III

       

Chapitre IV

           

Chapitre V

       

Chapitre VI

             

Chapitre VII

               

CHAPITRE I (2)


Je traînais un peu en route. J'allais acheter les autres quotidiens et je les parcourrais en buvant un café digne de ce nom, chez l'italien au coin de la rue. Je n'appris rien de plus. A croire, que sous l'influence conjuguée des banques de données, des journaux télévisés et de la peur des procès, la presse était en train de devenir un média prévisible. En dehors des scoops et de quelques articles de fond, les papiers portants sur l'actualité semblaient avoir été écrits par le même journaliste. Je sortais la voiture du garage et je pris la direction des beaux quartiers.
Le mur qui séparait l'empire Blondel du reste du monde faisait deux mètres cinquante de haut et un demi kilomètre de long. Comme si ça ne suffisait pas, il était doublé d'une épaisse rangée d'arbres d'au moins trente mètres de haut. Le domaine s'arrêtait pile là ou commençait le champ de course. On y pénétrait par un large portail de fer forgé noir sur le coté duquel une petite porte était réservée aux piétons.
Aujourd'hui, le portail était grand ouvert. J'y engageais ma voiture et je m'arrêtais au milieu du passage. L'homme qui sortit d'un petit bâtiment recouvert de bois, et qui me toisa de toute la hauteur de son mètre quatre-vingt-dix, devait partager sa vie entre la surveillance de la porte et les salles de gymnastique. Le reste de son existence étant peut-être occupé à retailler des maillots déjà trop petits au plus près de ses pectoraux.
Il me regarda sous le nez et décida aussi sec que je faisais partie de la race des trous du cul.
- Qu'est-ce que vous voulez ?
- J'ai rendez-vous avec Mark Rivers.
- C'est quoi votre nom ?
- De Sprague, Louis De Sprague.
- Bougez pas de là.
Il se dirigea vers son abri, me laissant sous l'oeil indécis de deux flics adossés à leur voiture garée vingt mètres plus bas, à l'intérieur de la propriété.
Ce qui est beau, avec les flics, c'est leur immédiate allégeance, dans quelque pays et sous quelque époque que ce soit, au pouvoir de l'argent. Dans un autre quartier, ils auraient bouclé la maison, botté les fesses au premier venu et interdit l'entrée au tout-venant. Ici, ils y allaient mollo. Après tout, ils bouffaient et buvaient du Blondel à chaque repas.
Musclor revint avec un téléphone portable qu'il s'efforçait d'agiter de ses gros bras boudinés de muscle.
- Monsieur Rivers vous attend aux écuries. Vous allez tout droit, vous tournez à gauche au rond-point.
- Et après ?
- Après, c'est tout droit, me répondit-il, tout en me tournant le dos. Je démarrais en faisant crisser les pneus, juste assez pour le déranger, et, alors que j'avançai dans les arrondis d'une large allée, bordée de pelouses ombragées de chênes et d'essences plus exotiques, j'eu le temps de voir les deux flics marcher vers la maison du gardien, histoire, sans doute, de se renseigner sur mon nom et ma qualité.
Je trouvais les écuries sans mal. Autour d'un terre-plein, planté de cèdres immenses, étaient disposés une trentaine de boxes, un manège à ciel ouvert, ainsi qu'un autre, plus petit mais couvert. Tout un tas de bâtiments divers, une grange à foin, et une sorte de club house, déguisé en chaumière normande, complétaient l'agencement des lieux. Je me garais devant. Un grand garçon brun d'une trentaine d'année vint vers moi en souriant alors que je m'extirpais de mon cabriolet.
- Belle voiture, me dit-il. Son sourire valait cher.
- Je vous remercie. J'essaye de la garder en condition de marche.
- Non non, je m'y connais un peu, Targa marron glacé, intérieur cuir havane, de cette année et dans cet état, ça commence à devenir rare.
- Les cuirs ne sont pas d'origines...
- Je vois, mais belle restauration...
Il semblait sincèrement passionné par ma Porche, et n'avoir véritablement aucun autre souci.
Le soleil tapait pas mal et j'aurai volontiers opté pour la même conversation, ou une autre, à l'ombre. Il sembla s'apercevoir de mon état, ou peut-être en avait-il finit avec les voitures. Toujours est-il qu'il se retourna vers le club house et m'invita à le suivre.
L'endroit était frais. Nous montâmes quelques marches avant de déboucher sur un vaste salon octogonal, entièrement vitré sur cinq côtés, qui donnait directement sur le champ de courses. La partie la plus au nord permettait aussi de surveiller le manège. Le tout était meublé de fauteuils anglais et de tables basses en acajou, il faisait un froid de canard. Il me conduisit vers une des tables et se laissa tomber dans un fauteuil de cuir vert foncé. J'en fit autant.
- Mon beau père passe l'essentiel de ses journées de loisir ici, à regarder travailler ses chevaux. En fait, le champ de course n'existerait pas sans lui. Autrefois, il était assez bon cavalier et se pas-sionnait pour le concours. Aujourd'hui, c'est le galop. Ses couleurs ont gagné sur tous les hippodromes du monde. Ce que vous voyez ici n'est qu'une très petite partie de ses écuries. Il possède aussi deux haras. Mon beau père a, parmi ses nombreuses autres manies, la particularité de détester la chaleur, dés qu'il est dans un bâtiment, et de condamner son entourage à vivre dans un froid polaire. Ce qui ne l'empêche pas de passer une bonne moitié de la journée sur son golf, en plein soleil de préférence. Je peux vous proposer un pull-over ou un scotch...
- Non merci, un café fera l'affaire.
Un maître d'hôtel vint s'enquérir de nos desiderata. Il était tellement vieux et desséché qu'il sentait la poussière et la naphtaline.
J'attendis que Rivers reprenne la parole en l'observant. C'était vraiment un bel homme, plein d'assurance, aux traits réguliers et énergiques. Ses yeux marrons presque noirs étaient calmes, de temps en temps rieurs, ses lèvres charnues, et parfois, le temps d'une inquiétude peut-être, une lippe boudeuse s'y formait. De toute évidence, ce gars la possédait de rares qualités de self contrôle. Quelques fils argentés traversaient sa chevelure noire, savamment négligée. Il portait des jeans délavés, une veste de lin blanc sur une chemise Lacoste noire et des mocassins Weston en lézard, dans lesquels il était pieds nus. Il était bronzé sans ostentation. Ses mains étaient larges et carrées, ses ongles soignés. La partie gauche de son front portait la trace d'un coup récent et sur le même coté, son cou, juste en dessous de l'oreille présentait trois déchirures parallèles et récentes, probablement le résultat d'un coup de griffe humaine et féminine.
Il ignora mon regard qui s'attardait sur son cou.
Le maître d'hôtel revint avec un pot de porcelaine fumant et deux tasses. Il nous servit. Le café était noir, brûlant, amer et, pour tout dire, excellent.
Je me décidai à rompre le silence.
- Qu'attendez-vous de moi, monsieur Rivers ?
- Que vous cherchiez l'assassin de mon épouse.
- La police vous semble incompétente ?
- J'espère que non. Mais rien ne m'interdit de prendre mes précautions.
- Vous n'êtes pas sans ignorer que les pouvoirs d'investigation d'un détective privé, dés qu'il s'agit de meurtre, sont plus que restreints, pour ne pas dire nuls. En fait nous sommes totalement soumis au bon vouloir de la justice et de la police. Un bon avocat sera plus efficace...
- J'ai de très bons avocats. De toutes façons, vous-même êtes toujours avocat, n'est ce pas?
Je ne relevais pas.
- Ou avez-vous été pêcher mon nom, Monsieur Rivers?
- Je vous connais depuis longtemps. Ma mère vous aimait bien, mon père vous haïssait... et j'ai suivit votre affaire... Mon épouse aussi, m'avait parlé de vous.
- Votre épouse?
- Le jour de notre mariage, sa soeur voulait vous employer comme garde du corps. Ma femme s'y est opposée, elle se souvenait de la fois ou vous aviez surveillé ses bijoux, elle n'aimait pas la faon dont vous l'aviez regardée.
J'ignorais délibérément son attaque.
- Je dois dire que j'ai donné un peu de fil à retordre à votre père...
Il prenait du plaisir à cette conversation et ne le cachait pas.
- Pourquoi m'avez-vous donné rendez-vous ici, Monsieur Rivers ?
- Avant la fin de la semaine, (nous étions lundi), vous en connaîtrez tellement long sur la famille Blondel et sur moi que vous aurez l'impression d'avoir vécu avec nous. Alors autant attaquer bil
le en tête. D'autre part, il faut que vous veniez voir le lieu de l'agression.
- Je n'ai pas dit que j'acceptais de travailler pour vous. J'ai toujours autant de mal à saisir les raisons de votre envie de vous attacher mes services... ou je ne les imagine que trop bien. Et même, dans ce cas, je ne vois pas ce que je peux faire pour vous...
Il ne répondit pas, sortit une enveloppe de sa poche intérieure et me la tendit.
Elle contenait une lettre d'engagement qui m'était adressée et un chèque. Un gros chèque. Un chèque du genre de ceux qui vous permettent de vivre six mois sans soucis et d'engager quelques travaux sur la voiture, en plus.
Je remis le tout dans l'enveloppe et gardais celle-ci à la main
- Est-ce vrai que votre épouse était enceinte ?
- C'est vrai.
- Vous n'avez pas l'air plus bouleversé que ça...
- Je suis plus bouleversé que ça n'y parait. Nous étions en train de discuter de notre séparation. Je veux dire des aspects publics et financiers de notre séparation. C'est une situation pénible et conflictuelle. Malgré cela, j'avais beaucoup d'affection pour Nancy. Mais je l'avais déjà perdue et je m'étais déjà fait à l'idée de l'avoir perdue... alors tout ça fait partie du mauvais rêve. Ou peut-être n'ai-je pas encore réalisé ? En tout cas, pas pour l'instant...
Il paraissait sincère.
- Allons voir l'endroit où ça c'est passé.
J'empochais le chèque et je me retournais vers lui :
- Je ne dis pas que vous êtes mon client, mais je vais voir. De toutes façons, votre chèque est trop important. Si je travaille pour vous, je vous rembourserai la différence.
- Vous auriez tort, De Sprague, et vous pourrez même en avoir plus, si besoin est. L'argent n'est pas le problème, du moins pas à ce niveau
.

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